LA HAINE TRANQUILLE- CHAPITRE 7

CHAPITRE 7

  • Et comment va belle-maman?…

À peine son imperméable accroché à la patère, Liz passa une main dans ses cheveux et s’écroula, épuisée, dans un fauteuil.

  • Bien! En fait, elle va mieux… C’était une fausse alerte…

  • Comme d’habitude!…, répondit laconiquement Phil. A chaque fois qu’elle t’appelle, elle semble à l’article de la mort, et quand tu reviens, tu m’annonces toujours qu’elle est en pleine forme!

  • Phil! Je t’en prie! Ne sois pas ainsi… Maman vieillit et elle ne se fait pas à cette vie en solitaire. Si tu avais voulu qu’elle reste ici…

  • Ah non!…, pour surveiller notre couple? Nous inonder de ses conseils rétrogrades et mettre son nez dans toutes nos affaires?…

Phil était rouge de colère. Il avait supporté sa belle-mère pendant deux années, à la mort de son mari. Il lui avait offert son logis afin de l’aider à surmonter ce terrible drame. Puis, peu à peu, il fut lassé, agacé par cette cohabitation et cette promiscuité. Il se sentit mal à l’aise face à cette femme qui prenait de l’assurance en intervenant de plus en plus directement dans son ménage. Liz disait rarement quelque chose et mettait sans cesse en avant le bonheur de sa mère d’être en famille. Après maintes et maintes disputes qui ne rimaient à rien, des broutilles qui faisaient que l’ambiance s’embrasait d’un coup comme l’effet d’une allumette jetée dans la paille, Liz avait finalement cédé et convaincu sa mère qu’il valait mieux pour tous qu’elle reprît une vie autonome. Entre la décision et la réalisation du projet, il s’était bien encore écoulé six mois, pendant lesquels Phil avait été d’une humeur exécrable, ne laissant rien passer à sa belle-mère, l’humiliant même dès que l’occasion se présentait. Liz le sermonnait de plus en plus régulièrement et de plus en plus sévèrement.

  • Je ne te pardonnerai jamais ton attitude, lui avait-elle dit un jour…

Les soirées, juste avant le coucher, seuls moments d’intimité qui leur restait, étaient le plus souvent l’occasion de violentes colères auxquelles Phil ne répondait pas. Il s’enfermait dans son bureau, pour écrire, et se glissait dans le lit à une heure avancée de la nuit.

Certaines fois, Liz dormait profondément, tournant le dos à un compagnon imaginaire, d’autres fois, elle lisait, attendant que Phil fût sous la couette pour éteindre. Elle l’enlaçait alors et se blottissait contre lui comme si elle avait eu quelque chose à se faire pardonner.

Enfin, belle-maman regagna son appartement de New York. Et, depuis ce jour, béni pour Phil, elle ne cessait de téléphoner, pour un oui ou pour un non, dès que le moindre problème surgissait dans sa petite vie de veuve sans histoire. Un rhume, et c’était l’angine de poitrine, une douleur, et c’était l’infarctus… Et à chaque fois, sa fille bien aimée sautait immédiatement dans le premier avion pour soigner et rassurer sa petite maman…

  • Quel temps faisait-il à New York?

  • Mauvais, pluie et froid…

Liz n’avait guère envie de parler. Elle aurait aimé s’endormir là, sombrer dans des rêves roses et bleus, loin de cette grisaille, loin de cette vie trop bien réglée, dans laquelle aucune fantaisie, aucune surprise ne venaient s’infiltrer. Aussi fut-elle étonnée d’entendre Phil lui annoncer:

  • Va prendre une douche et habille-toi! Je t’emmène au restaurant…

Elle ouvrit grand ses yeux humides de fatigue, détendit les traits de son visage en un sourire affectueux, et prit tendrement la main de Phil qu’elle passa sur sa joue avec la délicatesse merveilleuse d’une femme excessivement amoureuse.

  • Oh oui! Répondit-elle. C’est une bonne idée… Mais Camille?…

  • Ne t’inquiètes pas! Elle est chez Laura. Je l’ai conduite tout-à-l’heure. Comme demain leurs cours ne commencent qu’à 14 heures, elles passeront la matinée ensemble.

Liz n’en revint pas. C’était la première fois que Phil prenait l’initiati­ve de laisser Camille chez des amis… Et il l’avait fait pour rester seul avec elle. Elle apprécia l’attention.

  • D’accord! Laisse-moi trente minutes pour me préparer…

  • Où va-t-on? Lui lança-t-elle de l’escalier dans lequel elle avait déjà pratiquement disparu.

  • Surprise!…, entonna joyeusement Phil.

Phil était prêt. Il refit son nœud de cravate, vérifia l’état de ses souliers et donna un coup de brosse à son pantalon. Il consulta sa montre: 20 heures. Il alluma la télévision, machinalement. Il prit connaissance des derniers événements internationaux. Puis, ce furent les faits divers. Il tendit l’oreille lorsque le présentateur parla d’un crime qui avait été commis à New York.

Karen Durray…

C’était très étonnant, ce nom lui disait quelque chose…

Il l’avait déjà entendu. Récemment. On l’avait certainement prononcé devant lui. Il tenta de remonter dans ses souvenirs. En vain. Phil n’aimait pas ne pas trouver tout de suite ce qu’il cherchait. Il se dit qu’il devait vieillir et que sa mémoire commençait à lui jouer de vilains tours…

Il l’emmena chez « Giovanni », un Italien qu’ils aimaient beaucoup et qui les soignait toujours très bien. Il leur préparait d’excellentes escalopes milanaises dont Phil et Liz se délectaient, arrosées d’un Beaujolais somptueux. Giovanni conservait amoureusement son vin dans une cave qu’il avait fait creuser exprès sous son restaurant et qu’il ne faisait visiter qu’à peu d’élus, sortant précieusement des bouteilles poussiéreuses qui révélaient des années de grands millésimes, et qu’il débouchait généreusement à la moindre occasion, entre amis.

  • Moulin à Vent ou Mercurey?

  • A toi de choisir! Répondit Phil. Tu les connais mieux que moi…

  • Très bien!

Giovanni, un grand gaillard, à l’embonpoint douillet et conséquent, portait invariablement un immense tablier blanc de boucher et déambulait dans son restaurant, les mains dans les poches de devant. Cela lui donnait une allure bon enfant, et son visage poupin, toujours souriant, où le rouge dominait particulièrement, illuminait immédiatement les lieux les plus tristes et les soirées les plus ternes.

  • Ils me le prennent!…

Liz retira la fourchette de sa bouche et regarda, surprise, son mari, qui continuait de manger avec appétit. Imperturbablement.

  • Quoi?

  • Ils me le prennent! Répéta-t-il avec une forte assurance en fixant sa femme droit dans les yeux.

  • Ton livre?

  • Oui!

  • Qui?

  • Little and Brown.

  • Ah! Tu vois! je savais que ce projet intéresserait quelqu’un. Tu as eu tort de t’incruster chez ton premier éditeur. Depuis quand le sais-tu?

  • Ils m’ont téléphoné juste avant ton retour…

  • Dans l’état ou bien tu dois le réécrire?

  • Ah non! Dans l’état! Il y aura bien quelques petites corrections de forme mais ils ne touchent pas au fond. C’est l’essentiel!…

  • Merveilleux!… Et quand paraît-il?

  • Ils voudraient le sortir pour avril prochain…

  • Mais, c’est pour bientôt!…

  • Oui, c’est pour cela qu’il faut que je m’y remette! Et s’il a du succès, ils m’ont promis de m’en éditer un autre dans la foulée…

  • Mais c’est une très bonne nouvelle! Lança gaiement Liz en lui servant à boire. Arrosons cela!

Ils trinquèrent bruyamment.

Alors, elle le questionna, lui laissant à peine le temps de répondre: et le contrat? Quand le signerait-il? Faudrait-il qu’il retournât à Boston? Toucherait-il une avance? Combien d’exemplaires seraient édités?…

Phil était inondé des propos de sa femme et se laissait embrouiller merveilleusement par le flux continu de ses paroles et son timbre de voix sensuel et langoureux. Elle était éclatante dans sa beauté naturelle, et ses charmes s’exprimaient plus divinement encore par l’action de l’alcool, provoquant en Phil un désir fou d’amour soudain et une volonté insensée de se lever pour la serrer dans ses bras, même au beau milieu de la salle archicomble du restaurant.

Mais il se contrôla et n’en fit rien. Elle était détendue et avait un délicieux petit rire de gorge qui se posait sans que l’on sût pourquoi, délicatement sur l’épiderme de son entourage. Comme par mégarde. Lorsqu’elle s’avisait soudain du trouble qu’elle avait causé, elle paraissait sincèrement le regretter et se contentait de sourire comme une fillette prise en faute. Satisfaite du pardon que Phil ne manquait pas de lui adresser alors, sans mot dire, elle éclatait de rire, comme pour tuer, par plaisir…

Au cours d’un silence, pendant lequel Liz reprit sa respiration, gonflant avec délices une poitrine dont l’indiscret décolleté montrait avec grâce la générosité et le galbe précieux, Phil eut comme un éclair.

  • Ça y est!

Elle se tendit et son visage se referma.

  • Que t’arrive-t-il? Demanda-t-elle un brin inquiète.

  • J’ai trouvé!…

Elle resta silencieuse et l’interrogea du regard.

  • Cette jeune femme…, qu’on a retrouvé morte…, à New York…, continua-t-il énervé, entrecoupant ses mots par de petites gorgées de vin.

  • Oui!… Eh bien?…

  • Je sais maintenant où j’ai déjà entendu son nom: Karen Durray…

  • Ah oui!?… Et où?…

Liz faisait des yeux ronds d’étonnement et semblait ne rien comprendre.

  • C’est le lieutenant de Boston. La dernière fois qu’on s’est vus, il m’a énoncé la liste des clients de l’hôtel la nuit du meurtre d’Heston. Karen Durray était à cet hôtel cette nuit-là!

  • Ah bon! Et alors?

  • Tu ne trouves pas cela curieux? Heston tué cette nuit-là, et cette Karen Durray, assassinée quelques jours après?…

Liz reprit ses esprits. Elle était calme et ne partageait pas l’excitation de Phil.

  • Mais, c’est une simple coïncidence…

  • Coïncidence! Coïncidence! On dirait surtout qu’on en veut à ceux qui ont passé cette nuit dans cet hôtel!…

  • Ah! Tu ne vas pas te croire persécuté, maintenant! Tu es complètement étranger à cette histoire! Tu ne connaissais même pas ce Heston!… Quant à cette Karen… Karen comment, déjà?…

  • Karen Durray.

  • … Quant à cette Karen Durray, elle a sans doute été tuée pour toute autre chose…

  • Mais, tout de même, avoue que c’est curieux!…

  • Peut-être! Mais ne pense plus à cela! Occupe ton esprit à autre chose! Relis ton livre pour le corriger, et écris…

Phil ravala sa salive. Il était très impressionné par sa découverte. Il commençait à s’inquiéter pour lui. Et si l’assassin avait décidé d’éliminer méthodiquement tous les clients de l’hôtel?… Éliminer tous les témoins potentiels de son crime?…

Il faudrait en parler au lieutenant.

  • Ah, au fait! J’oubliais! Le lieutenant veut te voir. Il passera demain à 9 heures à la maison pour t’interroger…

Liz, qui tartinait délicatement du beurre sur un morceau de pain grillé, s’arrêta net dans son élan, le couteau en l’air. Elle devint rouge jusqu’à la pointe des cheveux.

  • Moi? Mais pourquoi?

  • Je ne sais pas… Je suppose que c’est la routine…

  • Ah bon! Mais qu’est-ce que j’ai à voir dans tout cela?…

  • Je ne sais pas, Liz, répondit Phil, légèrement agacé. Allez! Rentrons! Il est déjà tard…

Ce soir-là, Liz eut bien du mal à trouver le sommeil. Elle tourna et se retourna une bonne partie de la nuit. Phil non plus ne dormit pas. Il se sentait désormais vulnérable et sans défense, à la merci d’un fou en liberté.

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LA HAINE TRANQUILLE–CHAPITRE 6

 

CHAPITRE 6

Le lieutenant Marvin ne savait pas vraiment par quoi commencer. Cette veuve, apparemment pas éplorée, l’inquiétait un peu. Avait-elle du chagrin? Montrait-elle une indifférence de façade, pleurant à l’intérieur d’elle-même l’être cher que le destin venait de soustraire de son existence, ou bien, l’expérience de sa déjà longue vie l’avait-elle rompue à mieux supporter ce coup terrible alors que toute autre, plus jeune ou plus amoureuse, aurait à cet instant fait résonner tout le premier étage de soupirs douloureux et de plaintes inconsolables?

Elle n’avait pas pleuré. Néanmoins, le lieutenant se dit qu’il se devait de prononcer une formule de circonstance.

  • Madame, je sais que vous venez de vivre des moments difficiles et je suis sensible à votre peine… Mais, je dois vous poser quelques questions…

  • Je vous en prie…

Le ton était rude. Le son, comme desséché, creva l’espace d’un gémissement rauque. C’était sûr. Elle fumait. Le policier reconnaissait bien les voix des grands fumeurs. Leur timbre se dégradait peu à peu. Les hautes fréquen­ces étaient rapidement détruites, et la voix devenait de plus en plus grave. Elle alluma une cigarette. Une blonde.

  • Que faisait votre mari à Boston, jeudi dernier?

Elle tira bruyamment sur sa cigarette et aspira presque la totalité de la fumée, n’expulsant qu’irrégulièrement de petits jets à peine visibles par ses narines dilatées.

  • Il était allé consulter, comme tous les mois, au Massachusets General Hospital…

  • De quoi souffrait-il?

  • Des oreilles. Un début de surdité qu’il tolérait de moins en moins. Il était venu essayer une prothèse, qu’on lui fabriquait exprès et qu’il aurait dû porter le mois prochain…

Elle eut un léger sursaut et passa lentement son index gauche sous sa paupière droite, ouvrant grand la bouche, dans un geste familier avec toute femme soucieuse des périls que faisaient encourir à son esthétique les dégoulinades intempestives d’un maquillage trop expressif, résultat des assauts incontrôlés de l’humidité de l’air ou de larmes indésirables.

  • Vous habitez Worcester, je crois?

  • Oui…

  • Alors, pourquoi votre mari ne rentrait-il pas immédiatement chez vous? Vous n’êtes pas très loin de Boston?… Une heure trente environ en train…

Elle se redressa, renifla et esquissa un petit sourire triste.

  • C’est vrai… Mais John aimait prendre son temps, flâner, aller au con­cert, au théâtre, et surtout, faire comme tout le monde pour s’obliger à surmonter ce handicap qu’il refusait obstinément…

  • Et vous? Vous ne l’accompagniez pas?

  • Non! Je n’aime pas sortir. Et puis, c’était en quelque sorte son espace de liberté. Je ne contrôlais rien. Et il était heureux comme ça.

  • Et… Et, s’il avait eu une maîtresse?…

Elle regarda le lieutenant, les yeux ronds, en un étonnement figé et interrogateur.

  • John! Une maîtresse!?…, explosa-t-elle, on voit bien que vous ne le connaissiez pas!…

Le policier ne bougea pas. C’était bien cela qui inquiéta Madame Heston. Soudainement elle se prit à imaginer ce qui lui paraissait invraisemblable quelques secondes avant.

  • Ne me dîtes pas que vous avez découvert une maîtresse à John?!

Robert Marvin se détendit. Il avait une fois encore réussi un de ses tours psychologiques favoris et il le savoura en silence. Délicieusement. Il avait perturbé la bonne conscience de Madame Heston et il savait que tout serait désormais différent dans son attitude, ses réponses et ses actes. Une femme, qui avait vécu si longtemps avec un homme, ne pouvait pas ne pas savoir si celui-ci lui était resté fidèle ou non. Une liaison, même bien dissimulée et éphémère, ça laissait des traces sur le corps, dans la tête, dans le regard, dans tous les actes de la vie, et puis ça laissait des traces dans le temps. Que le colonel Heston eût une maîtresse, cela importait peu au lieutenant, mais que le doute se fût installé chez sa femme, était incon­testablement une réussite. Madame Heston allait certainement, après cette scène, s’occu­per d’un peu plus près du passé de son mari, et ses recherches, ainsi que ses confidences, pourraient être d’une grande utilité à Robert Marvin…

  • Ah! Je ne peux pas vous répondre, Chère Madame. Nous commençons une enquête et nous cherchons, bien évidemment, dans toutes les directions possibles.

Il l’observait avec un faux-semblant négligé, paraissant ne rien voir, ne rien entendre, tel un fauve repu dans l’immense savane, engourdi par la chaleur brûlante d’un après-midi, l’oeil apparemment vide et l’oreille absente, mais terriblement attentif au moindre mouvement des herbes sèches, au plus infime craquement de branche, au plus imperceptible changement de la nature, comme la pointe d’écume à la crête d’une vague annonçant le début d’un reflux lent et interminable.

Après un moment, pendant lequel il bourra lentement sa pipe, il continua.

  • Et des ennemis? Vous vient-il à l’esprit le nom de personnes qui auraient pu en vouloir, de près ou de loin, à votre mari?

Elle était abasourdie, anéantie par toutes ces portes que la police ouvrait subtilement sur son passé.

  • Des ennemis?…, reprit-elle d’une voix plus faible… Pourquoi John en aurait-il eu? Depuis sa retraite de l’armée, il y a dix ans, nous menions une vie paisible dans notre petite villa de Worcester…

  • Que faisait réellement le colonel Heston lorsqu’il était en activité?

Recroquevillée sur sa chaise, elle paraissait avoir terriblement vieilli en l’espace de quelques minutes, de sorte que le policier ressentit un long frisson lui parcourir l’échine en croisant son regard. Après un moment de frayeur contenue, il faillit tout arrêter là, mais il y avait cette enquête qui piétinait tant et plus et qui ne permettait pas d’apitoiement, aussi minime fût-il!

  • Il dirigeait le Service de Commandement d’une unité de transmissions de l’État-major des armées à Philadelphie…

  • Et il s’entendait bien avec tout le monde?

  • Oh! Il y avait bien des tensions de temps à autre, lorsque John donnait des ordres que certains contestaient, mais tout se calmait toujours très rapidement…

  • Vous parlait-il de son travail?

  • Rarement. Il n’aimait pas trop s’étendre sur ce sujet…

  • Et depuis sa retraite? Avait-il des contacts avec ses anciens collègues?

Madame Heston décroisa ses jambes, qu’elle recroisa aussitôt dans l’autre sens, et prit un temps de réflexion en allumant une cigarette.

  • Oui. Quelquefois, il était invité pour l’anniversaire de l’un ou le départ à la retraite d’un autre… Mais des contacts fréquents…, pas que je sache…

  • Donc, il n’est guère possible qu’il ait pu posséder un secret qu’on aurait souhaité lui soutirer?…

Elle se leva brusquement.

  • Mon Dieu!… Non!… Enfin, je ne crois pas… Je ne sais pas… Cela me paraît insensé…

  • Ce qui est insensé, Madame, c’est le mobile de ce crime… Nous n’en trouvons pas! Or, il n’est pas de crime sans mobile, ou bien alors, il s’agit de l’oeuvre d’un détraqué, et croyez-moi, il n’en existe pas autant qu’on a coutume de le dire… Une chose est certaine, votre mari a été assassiné et pour une raison précise que nous ne cernons pas encore. Il est donc de mon devoir d’envisager tous les mobiles possibles… D’ailleurs, il en est un qui…

Il ne put achever sa phrase. Le téléphone tinta fortement dans la pièce. Marvin décrocha.

  • Oui?… Marvin à l’appareil!…

Il écouta en silence son interlocuteur. Son visage blêmissait de seconde en seconde.

  • … Vous êtes sûr de votre information?…

Il serrait les dents et on distinguait nettement ses mâchoires qui se contractaient.

  • Bien!… Merci…

Il raccrocha, resta plongé comme dans un rêve et se caressa lentement le menton. Il se leva et se dirigea vers la femme du colonel, qui attendait, inquiète à l’idée qu’on pût lui annoncer de mauvaises nouvelles sur le passé de son mari.

  • Il semble bien, Chère Madame, articula d’une voix blanche le lieutenant, qu’on s’emploie à éliminer les témoins du meurtre de votre époux avant même que la police ne réussisse à les interroger… Vous pouvez rentrer chez vous. Je viendrai vous voir si j’ai besoin d’autres informations…

Madame Heston sortit rapidement après avoir serré la main moite et légère­ment tremblante que lui avait offerte le policier.

Robert Marvin s’approcha de son bureau, ouvrit un épais dossier bleu, en tira une feuille sur laquelle étaient consignés les noms des personnes présentes à l’hôtel la nuit du drame, et raya celui de Karen Durray.

La police de New York venait de la retrouver morte, un couteau en plein coeur, dans son petit appartement de la 25ème rue…


La haine tranquille—— chapitre 5

CHAPITRE 5

Le lieutenant Robert Marvin arrêta sa vieille Ford à quelques cinquante mètres du domaine. Il sortit son tabac et entreprit de rouler tranquillement une cigarette. Tout en effectuant ces gestes, devenus automatiques par la quinzaine de fois qu’il les répétait chaque jour, il observait la maison et ses allées et venues. Une épaisse fumée envahit bientôt la cabine. Là, il pouvait en profiter. Rachel était loin de lui et ne pourrait pas le lui reprocher. Il lui suffirait d’aérer le véhicule en baissant les deux vitres de devant, produisant ainsi une vaste turbulence pendant les trois ou quatre derniers kilomètres avant de rentrer chez lui, pour qu’elle n’en sût rien. Depuis qu’il procédait ainsi, elle ne l’accusait plus d’enfumer la voiture. Surtout avec des cigarettes. Elle ne disait rien. Mais il avait compris, à son regard et à la manière dont elle humait l’air en ouvrant sa portière, les lèvres en avant, le front plissé et balançant la tête imperceptiblement de droite à gauche, il avait compris qu’elle se doutait de la supercherie, qu’elle détectait quelque chose, qu’elle n’était certes pas dupe, mais qu’elle ne se manifesterait pas tant qu’elle ne posséderait pas de preuves irréfutables de sa trahison. Le lieutenant Robert Marvin connaissait bien sa femme. Extrêmement. Cela pouvait demander des mois, voire des années, avant qu’elle ne lui fît une simple réflexion! Aussi prenait-il toutes les précautions pour éviter des explications inutiles mais sans pour autant se priver à jamais d’un plaisir qu’il ne pouvait goûter qu’en ce lieu.

Il resserra son noeud de cravate, s’extirpa laborieusement de son véhicule, vérifia l’emplacement de sa pipe dans une de ses poches, pipe que Rachel lui avait offert pour ses quarante-cinq ans et qu’elle lui autorisait une seule fois par jour à la maison, après le dîner, alors qu’elle lui refusait catégoriquement les cigarettes. Il se demandait d’ailleurs comment elle pouvait bien faire la différence entre les deux, puisqu’il s’agissait là du même tabac. Et pourtant, quand il fumait en son absence, elle était immédiatement capable de lui dire si la fumée, qu’il avait pourtant évacuée et chassée avec force courants d’air et bombes désodorisantes, était le produit de sa pipe ou d’une cigarette interdite. Lui, le policier au flair infaillible, n’avait pas encore résolu ce mystère…

Il défroissa sa veste en la frottant énergiquement avec la paume de sa main droite, remarquant qu’il faudrait bien un jour qu’il se décidât enfin à la retirer pour conduire, comme sa femme le lui faisait toujours observer, et avança, sans se presser, jusqu’au seuil de la maison. Avant d’appuyer sur le bouton de la sonnette, il consulta sa montre.

17 heures 45.

Il appuya.

La porte s’entrouvrit presque aussitôt.

  • Oui?…
  •  

  • Suis-je bien chez Monsieur Friedmann?
  •  

  • Qui le demande? Interrogea brutalement Lucie, accompagnant sa question d’un regard douteux et d’une moue accusatrice, ne désirant visiblement pas perdre son temps avec un représentant ou quelqu’un de ce genre…
  •  

  • Lieutenant Robert Marvin, de la Police Criminelle de Boston.
  •  

Lucie resta bouche ouverte et laissa le policier entrer. Manifestement, elle ne s’attendait pas à cette réponse. Elle esquissa un sourire et un petit hochement de tête pendant que l’homme exhibait sa carte et sa médaille.

  • Je vais chercher Monsieur, lui dit-elle.
  •  

Elle s’arrêta dans son élan et se retourna.

  • Asseyez-vous, je vous en prie…
  •  

Le lieutenant Marvin profita de ces quelques instants de solitude pour examiner avec attention la pièce dans laquelle il venait de pénétrer. Tout respirait l’aisance et le bon goût. Les fauteuils avaient l’air de sortir tout droit des grandes demeures du Sud à l’époque de la guerre de Sécession. Ils étaient usés, certes, mais possédaient un charme indicible, et, bien que parfaitement démodés, ils apportaient ce climat, cette chaleur, ce bien-être qu’on ne retrouvait nulle part ailleurs et surtout pas dans les meubles modernes et sans âme. Tels que ceux qui émaillaient sa vie et dont il prenait conscience lorsque ses enquêtes lui permettaient quelques heures de repos. Ils étaient confortables, certes, mais n’avaient pas de caractère. Un envoûtant visage de Léonor Fini, au-dessus du canapé, étalait son indolence nonchalante dans des tons bleu pâle et marrons déteints, et une multitude de cadres, carrés, rectangulaires, ovales ou ronds, constellaient la tapisserie aux couleurs orangées, affichant ici et là les photos en pied ou les portraits de tous ceux qui avaient dû faire la gloire et les grandes heures de cette famille.

  • Que puis-je faire pour vous?
  •  

Le lieutenant revint aussitôt à la réalité et fit un demi-tour brusque dans l’attitude d’un enfant pris en défaut. Il déclina de nouveau ses qualités professionnelles et serra bien volontiers la main qui lui était tendue.

  • Je suis Philip Friedmann…
  •  

  • Ah! Monsieur Friedmann…
  •  

  • Mais que vient faire chez moi la police de Boston?…
  •  

  • Monsieur Friedmann, vous étiez bien au Terrace Motorlodge Hôtel de Boston, dans la nuit de jeudi à vendredi?
  •  

  • Oui… Bien sûr, mais…
  •  

  • Connaissez-vous le Colonel John Heston?
  •  

  • Non! Ce nom ne me dit rien… Mais je ne comprends toujours pas…
  •  

Robert Marvin sortit sa pipe et la bourra tranquillement de tabac. Il s’assit sur le bord du canapé et craqua une allumette trouvée sur la table du

salon. Il aspira longuement et expira par petites bouffées d’épaisses spirales de fumée odorante.

Phil, toujours debout, le visage interrogateur, apprécia les vapeurs de tabac et sentit en lui une irrésistible envie d’accompagner le lieutenant dans son vice insidieux et provocateur.

  • La fumée ne vous dérange pas?…
  •  

Le lieutenant savait qu’après avoir mis son client en situation d’inquiétude intense, l’avoir ainsi mitonné et retourné sur le grill, en ayant voulu dire sans avoir vraiment dit, il pouvait se permettre n’importe quel caprice. Plus besoin alors de jouer le savoir-vivre, de demander le consentement de ses hôtes, au risque de se le voir refuser. Sa position, éphémère, de très provisoire garant du savoir, et les conditions de malaise, de crainte et de trouble dans lesquelles il était arrivé à placer son interlocuteur, lui autorisaient cette grossièreté et cette insolence, données indispensables et principes essentiels à tout individu détenant la moindre parcelle de pouvoir.

Il lui semblait alors plus habile de poser la question après…

  • Non… Je vous en prie…
  •  

Ca marchait à tous les coups.

  • Prenez place, Monsieur Friedmann…
  •  

 

Phil, qui, fait inhabituel, et sans s’en soucier le moins du monde, n’avait pas offert de siège à son hôte, s’installa, répondant machinalement à l’intimation néanmoins bienveillante qui lui était faite. Bien que très douillet en d’autres circonstances, le fauteuil dans lequel il venait de se laisser tomber, lui parut froid et peu confortable. Il se résolut à ne plus poser de questions avant que l’homme lui expliquât les raisons de sa visite.

Ce qui ne tarda pas.

  • Le Colonel Heston a été trouvé avec une balle dans la tête, vendredi matin…
  •  

Phil croisa les jambes et pointa le menton vers le lieutenant.

  • Et en quoi cela me concerne-t-il? demanda-t-il, agacé de ne toujours rien comprendre.
  •  

  • Vous étiez son voisin de chambre, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil se leva d’un bond. Son coeur se mit à cogner très fort dans sa poitrine et il sentit soudain une immense chaleur l’envahir.

  • Quoi? Mais je n’ai rien à voir dans cette affaire…
  •  

Le lieutenant Marvin esquissa un sourire charitable, puis, posant sa pipe sur la table basse, se pencha en avant et se frotta lentement les mains.

  • Calmez-vous, Monsieur Friedmann. Je vous rassure tout de suite, il n’est pas dans mon intention de vous accuser ainsi de quoi que ce soit. Je mène mon enquête et elle me conduit aujourd’hui jusqu’à vous. Pour un simple motif: vous logiez dans la chambre 128 et Monsieur Heston dans la chambre 130. Vous étiez donc son plus proche voisin. Et il n’y avait personne au 132. Seulement 7 chambres étaient louées cette nuit-là, avec en tout 12 clients, et dans cette partie du motel, il n’y avait que vous… et lui…
  •  

  • Je ne sais rien de cet homme et tout cela ne peut être qu’un concours de circonstances…
  •  

  • Comprenez-moi, cher Monsieur, je cherche à découvrir la vérité sur ce meurtre. Alors il se peut que vous ayez entendu quelque chose…
  •  

  • Non, je ne me souviens pas d’avoir été dérangé par un bruit particulier…
  •  

  • … vu quelque chose…
  •  

  • Non plus…
  •  

Phil était resté debout et avait pris position juste derrière le rideau de la grande baie qui s’ouvrait sur le parc de «  Golden River  ». Tout en laissant son regard pénétrer les merveilleux rouges des feuillages d’automne rendus presque transparents par les effleurements légers et fragiles des traits du couchant, rouges-oranges succédant aux rouges-marrons, aux rouges-jaunes puis aux rouges-pas-tout-à-fait-rouges, qui teignaient le ciel tout entier d’un espoir mystérieux, il tremblait intérieurement, terriblement impressionné, comprenant désormais après coup qu’il avait dormi à poings fermés alors qu’un drame s’était déroulé à quelques mètres de lui. Il lui fallait du temps pour se faire à cette idée. En tous cas, il allait lui en falloir… Et pour cela, il n’avait pas grande envie de répondre aux questions de ce policier qui lui donnait des ordres dans sa propre maison et l’enfumait d’emblée sans son autorisation préalable.

Seulement, celui-ci ne se contenta pas de réponses aussi évasives.

  • J’ai besoin d’en savoir davantage, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil se retourna tout d’un coup et ravala bruyamment sa salive. Le lieutenant distingua alors au milieu de ses yeux bleus une mince entaille brune comme s’ils venaient d’être perforés d’une aiguille invisible, cependant que le reste de la pupille déversait une multitude d’éclats et des flots d’azur abondants. La fine auréole d’un gris bleuâtre, indiscret témoin d’insomnies fréquentes, qui enveloppait ses paupières, noircit subitement. Sa bouche, marquée d’un pli douloureux, se maîtrisant plus vite, ébaucha un sourire, comme si un dessinateur imaginaire avait crayonné soudain dans l’espace, tandis que l’expression du regard restait triste et déchirante, comme celle d’un splendide héros torturé au corps meurtri de plaies vives et profondes.

  • … D’en savoir davantage sur quoi?…
  •  

  • Sur votre séjour à Boston…
  •  

  • Maintenant?
  •  

  • A moins que vous n’ayez un empêchement… Si cela était le cas, je reviendrais demain ou un autre jour à votre convenance… Évidemment.
  •  

Phil ne souhaitait pas que cet interrogatoire traînât trop dans le temps. Puisqu’il fallait s’y plier, autant que cela fût fait immédiatement. Après tout, il en serait débarrassé.

  • Alors, maintenant…, lança-t-il en direction du lieutenant.
  •  

Celui-ci retira sa veste, sortit un petit carnet et un stylo, et se redressa sur le canapé.

  • Puis-je vous offrir un verre, lieutenant?
  •  

  • Avec plaisir. Un whisky, si vous avez…
  •  

Et comment qu’il avait du whisky!… Et du bon, en plus!…

  • De la glace?
  •  

  • Non merci!… Sec.
  •  

Phil eut un petit sourire. Ce policier lui parut tout de suite plus sympathique. Un homme qui savait apprécier le whisky sans en casser le goût avec de la glace méritait quelques égards. Il s’en servit un aussi, tendit un verre au lieutenant et revint s’asseoir face à lui. Robert Marvin trempa ses lèvres et sembla instantanément transporté dans d’autres temps, dans d’autres lieux. Il se laissa basculer contre le dossier, tenant son précieux alcool entre le pouce et l’index et en fermant à demi les yeux, comme s’il regardait quelque chose d’infiniment délicat. Soudain, il s’aperçut que Phil l’observait, leva la tête comme s’il sortait d’un rêve et lui sourit en rougissant.

  • Que faisiez-vous à Boston?
  •  

  • J’avais rendez-vous chez deux éditeurs pour proposer des manuscrits…
  •  

  • Ah! Vous écrivez?… Vous écrivez quoi?
  •  

  • Des romans. Pour la jeunesse.
  •  

  • Et vous avez déjà été édité?
  •  

  • Oui! Bien sûr! Je vous montrerai tout-à-l’heure…
  •  

  • Quand vous vous rendez à Boston, descendez-vous toujours dans le même hôtel?
  •  

Phil était persuadé qu’il connaissait la réponse. Il avait dû vérifier les registres du Terrace Motorlodge et remarquer les derniers séjours qu’il y avait effectués cette année.

  • Oui. J’y ai mes habitudes.
  •  

  • Mais, c’est très loin de la ville. Pourquoi ne pas avoir cherché quelque chose de plus central?
  •  

  • Parce que c’est moins cher et puis j’aime bien ce quartier, traverser l’agglomération, rencontrer du monde…
  •  

  • Oui, oui… Et à quelle heure êtes-vous rentré à l’hôtel, jeudi soir?
  •  

La question était embarrassante. Phil n’avait pas une très bonne mémoire des horaires. Il fit un effort considérable pour retrouver des petits détails qui auraient pu lui donner des indications précises. En vain.

  • C’est difficile de vous donner les heures exactes. Je me souviens seulement être arrivé en début de soirée, avoir pris un bain et être ressorti pour dîner.
  •  

  • Où avez-vous dîné?
  •  

  • A «  La Du Barry  ». C’est un restaurant français dans Newbury…
  •  

  • Oui… Je connais…
  •  

  • Ah bon?!…
  •  

  • Seul?…
  •  

Phil ouvrit de grands yeux étonnés.

  • Bien sûr, seul!
  •  

Au lieu d’employer pour cette information aussi simple et cette réplique pour le moins attendue, l’intonation spontanée et ordinaire qui correspondait, il énonça sa réponse en insistant sur les mots, ponctuant même chacun d’entre eux d’un coup de tête, afin de souligner l’exactitude de ce qui aurait pu, éventuellement, paraître comme une assertion improbable. Il y ajouta la grandiloquence de quelqu’un, qui, choisissant de ne pas dissimuler des circonstances pénibles, aimait mieux les révéler pour que l’interlocuteur ait pleinement l’idée d’un aveu qui, surtout, ne lui occasionnait aucun trouble.

  • Nous vérifierons tout cela…
  •  

La réponse du policier résonna curieusement dans sa tête. L’homme n’en avait certes pas terminé avec lui. Après son passage ici, il irait assurément contrôler tout ce que Phil lui avait affirmé. il avait donc un doute et ne l’écartait manifestement pas de la liste des éventuels coupables.

  • Et vous êtes retourné tard à l’hôtel?
  •  

  • Je ne sais pas. Il était vraisemblablement minuit passé…
  •  

  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça?
  •  

  • J’ai croisé un groupe d’une dizaine de personnes à Auditorium. Ces gens revenaient d’un récital du Boston Symphony, c’était évident, et comme chacun sait, ce genre de concert se termine rarement avant 23 h 30…
  •  

  • Sans doute, oui…
  •  

Le policier fixa de son regard, soudain chargé d’une rêverie profonde, un point si éloigné de l’horizon, que Phil, ne put déchiffrer avec certitude le sens des derniers mots qu’il avait prononcés.

  • Et puis?…
  •  

  • Et puis, je me suis couché et je me suis endormi presque aussitôt.
  •  

  • Et dans le métro, vous n’avez rien relevé de spécial? Qui aurait attiré votre attention plus qu’autre chose?
  •  

  • Oh! Vous savez, tout, dans le métro, est original. C’est ce qui fait qu’on n’y remarque plus rien…
  •  

  • Oui… Oui…
  •  

Le policier jeta subitement ses pupilles en avant et les laissa se porter doucement dans la direction de Phil, sans expression précise, sans avoir l’air de le voir, mais avec une insistante fixité et un sourire dissimulé.

  • Vous avez aussi appelé la Nynex vers 19 h 15. Pour quelle raison?
  •  

Phil ne broncha pas. Du moins, extérieurement. Pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient immobilisés sur le lieutenant Marvin, il ne put les soustraire de son attirance démoniaque, mais les maintenant de seconde en seconde avec plus de brillance et de violence sur ceux du policier, avec un air de sincérité, d’honnêteté et de ne pas redouter de le regarder en face, on aurait dit qu’il lui avait transpercé le visage comme si celui-ci était devenu perméable, et semblait distinguer bien au-delà derrière lui, un autre monde, extrêmement attachant, vif, coloré, qui lui produisait une excuse parfaite, l’autorisant à établir qu’à l’instant où il lui avait demandé pour quelle raison il avait téléphoné à la Nynex, il songeait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Généralement une telle attitude faisait dire à l’interlocuteur: «   A quoi pensez-vous donc?  »

Mais Robert Marvin, avide, exaspéré et implacable, reprit:

  • Pour quelle raison avez-vous téléphoné à la Nynex?
  •  

Phil ne souhaitait pas évoquer cette conversation avec son amie Helen Chester afin que cet élément de son séjour à Boston ne fût pas connu de Liz, ce qui lui aurait occasionné sans aucun doute une scène terrible, douloureuse et interminable.

Mais il fallait répliquer, d’une façon ou d’une autre, satisfaire la curiosité maladive de cet inspecteur impitoyable. Absolument.

Dans un suprême sacrifice, affligé, les yeux tristes de Phil atteignirent leur summum de caresse, de flou, de loyauté et d’absence, et alors, résigné, il répondit.

  • Je n’arrivais pas à joindre mon épouse. Notre téléphone sonnait toujours occupé. Je voulais savoir pourquoi…
  •  

Il se rassura en se persuadant qu’il y avait là une part énorme de vérité…

  • Vous connaissez bien Helen Chester?
  •  

Le coup fut rude. Cet homme savait tout. D’un air tout-à-fait dégagé, avec la naïveté surprenante et froide d’un enfant révélant à l’entourage un fait qu’on avait eu tant de mal à lui faire oublier ou garder secret, le lieutenant Marvin venait d’ébranler intensément son hôte.

Phil en eut assez. Assez de tourner en rond.

  • Oui, lança-t-il méprisant et le regard fermé, oui, je connais bien Helen Chester. Oui, je lui ai parlé au téléphone ce soir-là. Non, elle n’est pas ma maîtresse…
  •  

Le policier haussa franchement les épaules et tapota sa pipe dans le cendrier avec un imperceptible hochement de tête.

  • Mais, je ne vous demande pas cela…
  •  

  • C’était sous-entendu dans votre question…
  •  

  • Mais pas du tout…
  •  

  • Vous y seriez arrivé de toute façon.
  •  

Un silence lourd et désagréable emplit le salon. La nuit allait bientôt envahir les choses et leurs ombres. Phil se leva et jeta un regard dans le jardin. Liz n’était toujours pas rentrée. Il s’inquiétait toujours de la savoir loin de lui le soir, mais à cet instant précis, il espérait que son retour fût retardé de quelques minutes afin qu’elle ne rencontrât pas cet homme obstiné et désobligeant qui posait tant de questions embarrassantes et pénibles.

Dehors, un dernier rayon de soleil dorait encore le tronc d’un sapin qui étincelait, une petite brise soufflait et les herbes hautes se laissaient filer au vent avec la nonchalance et la résignation de créatures passives et faibles qui auraient été arrachées si elles n’avaient été emprisonnées par leurs racines aux vieilles pierres comme des fourmis sous une brindille, se contorsionnant jusqu’à la mort.

Le policier se redressa brusquement.

  • Arrêtons-là cet entretien…
  •  

Phil respira. Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, il put reprendre son souffle jusqu’au plus profond de lui-même. Son angoisse s’affaiblit, une satisfaction l’envahit exactement comme si un remède vigoureux commençait à opérer en lui enlevant une terrible douleur.

Le lieutenant Marvin passa sa veste, rangea son petit carnet et son crayon dans une des poches intérieures et se dirigea vers la porte. Il se retourna et serra avec force la main de Phil, celui-ci n’étant pas mécontent de voir disparaître ce personnage indiscret et accusateur. Il fut d’ailleurs très surpris de la rapidité avec laquelle il avait décidé de partir et du peu de temps qui s’était écoulé entre le moment où il s’était levé du canapé et l’instant où la porte s’était refermée sur lui.

Phil ouvrit la fenêtre sans bruit et s’assit au pied de la table du salon. Il demeura ainsi pétrifié. Dehors, les choses semblaient elles aussi immobiles en un discret empressement à ne pas troubler le clair de lune qui, doublant et reculant chaque objet par la prolongation de son reflet, avait à la fois aminci et élargi le paysage comme un plan replié qu’on aurait développé. L’air frais de la nuit qui s’était engouffré ne s’était pas encore complètement dissipé lorsque la sonnette retentit. Tel un automate déréglé et désorienté, Phil alla ouvrir.

  • Ah! Monsieur Friedmann! J’avais oublié… Je reviendrai. Il me manque quelques informations, et puis, il faut que je m’entretienne avec votre femme… Je vous téléphonerai pour convenir d’un rendez-vous… Bonne soirée, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil resta interloqué et regarda s’éloigner le lieutenant sans dire un mot. Il referma la porte quand la vieille Ford se fut entièrement évanouie dans la nuit. Il avait pensé un instant que le policier en avait terminé avec lui, qu’il le laisserait désormais tranquille. Au lieu de cela, il allait revenir, interroger encore et encore, et surtout, pour questionner Liz… Et pourquoi Liz? Qu’avait-elle à voir dans tout cela?…

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