LA HAINE TRANQUILLE–CHAPITRE 6

 

CHAPITRE 6

Le lieutenant Marvin ne savait pas vraiment par quoi commencer. Cette veuve, apparemment pas éplorée, l’inquiétait un peu. Avait-elle du chagrin? Montrait-elle une indifférence de façade, pleurant à l’intérieur d’elle-même l’être cher que le destin venait de soustraire de son existence, ou bien, l’expérience de sa déjà longue vie l’avait-elle rompue à mieux supporter ce coup terrible alors que toute autre, plus jeune ou plus amoureuse, aurait à cet instant fait résonner tout le premier étage de soupirs douloureux et de plaintes inconsolables?

Elle n’avait pas pleuré. Néanmoins, le lieutenant se dit qu’il se devait de prononcer une formule de circonstance.

  • Madame, je sais que vous venez de vivre des moments difficiles et je suis sensible à votre peine… Mais, je dois vous poser quelques questions…

  • Je vous en prie…

Le ton était rude. Le son, comme desséché, creva l’espace d’un gémissement rauque. C’était sûr. Elle fumait. Le policier reconnaissait bien les voix des grands fumeurs. Leur timbre se dégradait peu à peu. Les hautes fréquen­ces étaient rapidement détruites, et la voix devenait de plus en plus grave. Elle alluma une cigarette. Une blonde.

  • Que faisait votre mari à Boston, jeudi dernier?

Elle tira bruyamment sur sa cigarette et aspira presque la totalité de la fumée, n’expulsant qu’irrégulièrement de petits jets à peine visibles par ses narines dilatées.

  • Il était allé consulter, comme tous les mois, au Massachusets General Hospital…

  • De quoi souffrait-il?

  • Des oreilles. Un début de surdité qu’il tolérait de moins en moins. Il était venu essayer une prothèse, qu’on lui fabriquait exprès et qu’il aurait dû porter le mois prochain…

Elle eut un léger sursaut et passa lentement son index gauche sous sa paupière droite, ouvrant grand la bouche, dans un geste familier avec toute femme soucieuse des périls que faisaient encourir à son esthétique les dégoulinades intempestives d’un maquillage trop expressif, résultat des assauts incontrôlés de l’humidité de l’air ou de larmes indésirables.

  • Vous habitez Worcester, je crois?

  • Oui…

  • Alors, pourquoi votre mari ne rentrait-il pas immédiatement chez vous? Vous n’êtes pas très loin de Boston?… Une heure trente environ en train…

Elle se redressa, renifla et esquissa un petit sourire triste.

  • C’est vrai… Mais John aimait prendre son temps, flâner, aller au con­cert, au théâtre, et surtout, faire comme tout le monde pour s’obliger à surmonter ce handicap qu’il refusait obstinément…

  • Et vous? Vous ne l’accompagniez pas?

  • Non! Je n’aime pas sortir. Et puis, c’était en quelque sorte son espace de liberté. Je ne contrôlais rien. Et il était heureux comme ça.

  • Et… Et, s’il avait eu une maîtresse?…

Elle regarda le lieutenant, les yeux ronds, en un étonnement figé et interrogateur.

  • John! Une maîtresse!?…, explosa-t-elle, on voit bien que vous ne le connaissiez pas!…

Le policier ne bougea pas. C’était bien cela qui inquiéta Madame Heston. Soudainement elle se prit à imaginer ce qui lui paraissait invraisemblable quelques secondes avant.

  • Ne me dîtes pas que vous avez découvert une maîtresse à John?!

Robert Marvin se détendit. Il avait une fois encore réussi un de ses tours psychologiques favoris et il le savoura en silence. Délicieusement. Il avait perturbé la bonne conscience de Madame Heston et il savait que tout serait désormais différent dans son attitude, ses réponses et ses actes. Une femme, qui avait vécu si longtemps avec un homme, ne pouvait pas ne pas savoir si celui-ci lui était resté fidèle ou non. Une liaison, même bien dissimulée et éphémère, ça laissait des traces sur le corps, dans la tête, dans le regard, dans tous les actes de la vie, et puis ça laissait des traces dans le temps. Que le colonel Heston eût une maîtresse, cela importait peu au lieutenant, mais que le doute se fût installé chez sa femme, était incon­testablement une réussite. Madame Heston allait certainement, après cette scène, s’occu­per d’un peu plus près du passé de son mari, et ses recherches, ainsi que ses confidences, pourraient être d’une grande utilité à Robert Marvin…

  • Ah! Je ne peux pas vous répondre, Chère Madame. Nous commençons une enquête et nous cherchons, bien évidemment, dans toutes les directions possibles.

Il l’observait avec un faux-semblant négligé, paraissant ne rien voir, ne rien entendre, tel un fauve repu dans l’immense savane, engourdi par la chaleur brûlante d’un après-midi, l’oeil apparemment vide et l’oreille absente, mais terriblement attentif au moindre mouvement des herbes sèches, au plus infime craquement de branche, au plus imperceptible changement de la nature, comme la pointe d’écume à la crête d’une vague annonçant le début d’un reflux lent et interminable.

Après un moment, pendant lequel il bourra lentement sa pipe, il continua.

  • Et des ennemis? Vous vient-il à l’esprit le nom de personnes qui auraient pu en vouloir, de près ou de loin, à votre mari?

Elle était abasourdie, anéantie par toutes ces portes que la police ouvrait subtilement sur son passé.

  • Des ennemis?…, reprit-elle d’une voix plus faible… Pourquoi John en aurait-il eu? Depuis sa retraite de l’armée, il y a dix ans, nous menions une vie paisible dans notre petite villa de Worcester…

  • Que faisait réellement le colonel Heston lorsqu’il était en activité?

Recroquevillée sur sa chaise, elle paraissait avoir terriblement vieilli en l’espace de quelques minutes, de sorte que le policier ressentit un long frisson lui parcourir l’échine en croisant son regard. Après un moment de frayeur contenue, il faillit tout arrêter là, mais il y avait cette enquête qui piétinait tant et plus et qui ne permettait pas d’apitoiement, aussi minime fût-il!

  • Il dirigeait le Service de Commandement d’une unité de transmissions de l’État-major des armées à Philadelphie…

  • Et il s’entendait bien avec tout le monde?

  • Oh! Il y avait bien des tensions de temps à autre, lorsque John donnait des ordres que certains contestaient, mais tout se calmait toujours très rapidement…

  • Vous parlait-il de son travail?

  • Rarement. Il n’aimait pas trop s’étendre sur ce sujet…

  • Et depuis sa retraite? Avait-il des contacts avec ses anciens collègues?

Madame Heston décroisa ses jambes, qu’elle recroisa aussitôt dans l’autre sens, et prit un temps de réflexion en allumant une cigarette.

  • Oui. Quelquefois, il était invité pour l’anniversaire de l’un ou le départ à la retraite d’un autre… Mais des contacts fréquents…, pas que je sache…

  • Donc, il n’est guère possible qu’il ait pu posséder un secret qu’on aurait souhaité lui soutirer?…

Elle se leva brusquement.

  • Mon Dieu!… Non!… Enfin, je ne crois pas… Je ne sais pas… Cela me paraît insensé…

  • Ce qui est insensé, Madame, c’est le mobile de ce crime… Nous n’en trouvons pas! Or, il n’est pas de crime sans mobile, ou bien alors, il s’agit de l’oeuvre d’un détraqué, et croyez-moi, il n’en existe pas autant qu’on a coutume de le dire… Une chose est certaine, votre mari a été assassiné et pour une raison précise que nous ne cernons pas encore. Il est donc de mon devoir d’envisager tous les mobiles possibles… D’ailleurs, il en est un qui…

Il ne put achever sa phrase. Le téléphone tinta fortement dans la pièce. Marvin décrocha.

  • Oui?… Marvin à l’appareil!…

Il écouta en silence son interlocuteur. Son visage blêmissait de seconde en seconde.

  • … Vous êtes sûr de votre information?…

Il serrait les dents et on distinguait nettement ses mâchoires qui se contractaient.

  • Bien!… Merci…

Il raccrocha, resta plongé comme dans un rêve et se caressa lentement le menton. Il se leva et se dirigea vers la femme du colonel, qui attendait, inquiète à l’idée qu’on pût lui annoncer de mauvaises nouvelles sur le passé de son mari.

  • Il semble bien, Chère Madame, articula d’une voix blanche le lieutenant, qu’on s’emploie à éliminer les témoins du meurtre de votre époux avant même que la police ne réussisse à les interroger… Vous pouvez rentrer chez vous. Je viendrai vous voir si j’ai besoin d’autres informations…

Madame Heston sortit rapidement après avoir serré la main moite et légère­ment tremblante que lui avait offerte le policier.

Robert Marvin s’approcha de son bureau, ouvrit un épais dossier bleu, en tira une feuille sur laquelle étaient consignés les noms des personnes présentes à l’hôtel la nuit du drame, et raya celui de Karen Durray.

La police de New York venait de la retrouver morte, un couteau en plein coeur, dans son petit appartement de la 25ème rue…

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La haine tranquille—— chapitre 5

CHAPITRE 5

Le lieutenant Robert Marvin arrêta sa vieille Ford à quelques cinquante mètres du domaine. Il sortit son tabac et entreprit de rouler tranquillement une cigarette. Tout en effectuant ces gestes, devenus automatiques par la quinzaine de fois qu’il les répétait chaque jour, il observait la maison et ses allées et venues. Une épaisse fumée envahit bientôt la cabine. Là, il pouvait en profiter. Rachel était loin de lui et ne pourrait pas le lui reprocher. Il lui suffirait d’aérer le véhicule en baissant les deux vitres de devant, produisant ainsi une vaste turbulence pendant les trois ou quatre derniers kilomètres avant de rentrer chez lui, pour qu’elle n’en sût rien. Depuis qu’il procédait ainsi, elle ne l’accusait plus d’enfumer la voiture. Surtout avec des cigarettes. Elle ne disait rien. Mais il avait compris, à son regard et à la manière dont elle humait l’air en ouvrant sa portière, les lèvres en avant, le front plissé et balançant la tête imperceptiblement de droite à gauche, il avait compris qu’elle se doutait de la supercherie, qu’elle détectait quelque chose, qu’elle n’était certes pas dupe, mais qu’elle ne se manifesterait pas tant qu’elle ne posséderait pas de preuves irréfutables de sa trahison. Le lieutenant Robert Marvin connaissait bien sa femme. Extrêmement. Cela pouvait demander des mois, voire des années, avant qu’elle ne lui fît une simple réflexion! Aussi prenait-il toutes les précautions pour éviter des explications inutiles mais sans pour autant se priver à jamais d’un plaisir qu’il ne pouvait goûter qu’en ce lieu.

Il resserra son noeud de cravate, s’extirpa laborieusement de son véhicule, vérifia l’emplacement de sa pipe dans une de ses poches, pipe que Rachel lui avait offert pour ses quarante-cinq ans et qu’elle lui autorisait une seule fois par jour à la maison, après le dîner, alors qu’elle lui refusait catégoriquement les cigarettes. Il se demandait d’ailleurs comment elle pouvait bien faire la différence entre les deux, puisqu’il s’agissait là du même tabac. Et pourtant, quand il fumait en son absence, elle était immédiatement capable de lui dire si la fumée, qu’il avait pourtant évacuée et chassée avec force courants d’air et bombes désodorisantes, était le produit de sa pipe ou d’une cigarette interdite. Lui, le policier au flair infaillible, n’avait pas encore résolu ce mystère…

Il défroissa sa veste en la frottant énergiquement avec la paume de sa main droite, remarquant qu’il faudrait bien un jour qu’il se décidât enfin à la retirer pour conduire, comme sa femme le lui faisait toujours observer, et avança, sans se presser, jusqu’au seuil de la maison. Avant d’appuyer sur le bouton de la sonnette, il consulta sa montre.

17 heures 45.

Il appuya.

La porte s’entrouvrit presque aussitôt.

  • Oui?…
  •  

  • Suis-je bien chez Monsieur Friedmann?
  •  

  • Qui le demande? Interrogea brutalement Lucie, accompagnant sa question d’un regard douteux et d’une moue accusatrice, ne désirant visiblement pas perdre son temps avec un représentant ou quelqu’un de ce genre…
  •  

  • Lieutenant Robert Marvin, de la Police Criminelle de Boston.
  •  

Lucie resta bouche ouverte et laissa le policier entrer. Manifestement, elle ne s’attendait pas à cette réponse. Elle esquissa un sourire et un petit hochement de tête pendant que l’homme exhibait sa carte et sa médaille.

  • Je vais chercher Monsieur, lui dit-elle.
  •  

Elle s’arrêta dans son élan et se retourna.

  • Asseyez-vous, je vous en prie…
  •  

Le lieutenant Marvin profita de ces quelques instants de solitude pour examiner avec attention la pièce dans laquelle il venait de pénétrer. Tout respirait l’aisance et le bon goût. Les fauteuils avaient l’air de sortir tout droit des grandes demeures du Sud à l’époque de la guerre de Sécession. Ils étaient usés, certes, mais possédaient un charme indicible, et, bien que parfaitement démodés, ils apportaient ce climat, cette chaleur, ce bien-être qu’on ne retrouvait nulle part ailleurs et surtout pas dans les meubles modernes et sans âme. Tels que ceux qui émaillaient sa vie et dont il prenait conscience lorsque ses enquêtes lui permettaient quelques heures de repos. Ils étaient confortables, certes, mais n’avaient pas de caractère. Un envoûtant visage de Léonor Fini, au-dessus du canapé, étalait son indolence nonchalante dans des tons bleu pâle et marrons déteints, et une multitude de cadres, carrés, rectangulaires, ovales ou ronds, constellaient la tapisserie aux couleurs orangées, affichant ici et là les photos en pied ou les portraits de tous ceux qui avaient dû faire la gloire et les grandes heures de cette famille.

  • Que puis-je faire pour vous?
  •  

Le lieutenant revint aussitôt à la réalité et fit un demi-tour brusque dans l’attitude d’un enfant pris en défaut. Il déclina de nouveau ses qualités professionnelles et serra bien volontiers la main qui lui était tendue.

  • Je suis Philip Friedmann…
  •  

  • Ah! Monsieur Friedmann…
  •  

  • Mais que vient faire chez moi la police de Boston?…
  •  

  • Monsieur Friedmann, vous étiez bien au Terrace Motorlodge Hôtel de Boston, dans la nuit de jeudi à vendredi?
  •  

  • Oui… Bien sûr, mais…
  •  

  • Connaissez-vous le Colonel John Heston?
  •  

  • Non! Ce nom ne me dit rien… Mais je ne comprends toujours pas…
  •  

Robert Marvin sortit sa pipe et la bourra tranquillement de tabac. Il s’assit sur le bord du canapé et craqua une allumette trouvée sur la table du

salon. Il aspira longuement et expira par petites bouffées d’épaisses spirales de fumée odorante.

Phil, toujours debout, le visage interrogateur, apprécia les vapeurs de tabac et sentit en lui une irrésistible envie d’accompagner le lieutenant dans son vice insidieux et provocateur.

  • La fumée ne vous dérange pas?…
  •  

Le lieutenant savait qu’après avoir mis son client en situation d’inquiétude intense, l’avoir ainsi mitonné et retourné sur le grill, en ayant voulu dire sans avoir vraiment dit, il pouvait se permettre n’importe quel caprice. Plus besoin alors de jouer le savoir-vivre, de demander le consentement de ses hôtes, au risque de se le voir refuser. Sa position, éphémère, de très provisoire garant du savoir, et les conditions de malaise, de crainte et de trouble dans lesquelles il était arrivé à placer son interlocuteur, lui autorisaient cette grossièreté et cette insolence, données indispensables et principes essentiels à tout individu détenant la moindre parcelle de pouvoir.

Il lui semblait alors plus habile de poser la question après…

  • Non… Je vous en prie…
  •  

Ca marchait à tous les coups.

  • Prenez place, Monsieur Friedmann…
  •  

 

Phil, qui, fait inhabituel, et sans s’en soucier le moins du monde, n’avait pas offert de siège à son hôte, s’installa, répondant machinalement à l’intimation néanmoins bienveillante qui lui était faite. Bien que très douillet en d’autres circonstances, le fauteuil dans lequel il venait de se laisser tomber, lui parut froid et peu confortable. Il se résolut à ne plus poser de questions avant que l’homme lui expliquât les raisons de sa visite.

Ce qui ne tarda pas.

  • Le Colonel Heston a été trouvé avec une balle dans la tête, vendredi matin…
  •  

Phil croisa les jambes et pointa le menton vers le lieutenant.

  • Et en quoi cela me concerne-t-il? demanda-t-il, agacé de ne toujours rien comprendre.
  •  

  • Vous étiez son voisin de chambre, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil se leva d’un bond. Son coeur se mit à cogner très fort dans sa poitrine et il sentit soudain une immense chaleur l’envahir.

  • Quoi? Mais je n’ai rien à voir dans cette affaire…
  •  

Le lieutenant Marvin esquissa un sourire charitable, puis, posant sa pipe sur la table basse, se pencha en avant et se frotta lentement les mains.

  • Calmez-vous, Monsieur Friedmann. Je vous rassure tout de suite, il n’est pas dans mon intention de vous accuser ainsi de quoi que ce soit. Je mène mon enquête et elle me conduit aujourd’hui jusqu’à vous. Pour un simple motif: vous logiez dans la chambre 128 et Monsieur Heston dans la chambre 130. Vous étiez donc son plus proche voisin. Et il n’y avait personne au 132. Seulement 7 chambres étaient louées cette nuit-là, avec en tout 12 clients, et dans cette partie du motel, il n’y avait que vous… et lui…
  •  

  • Je ne sais rien de cet homme et tout cela ne peut être qu’un concours de circonstances…
  •  

  • Comprenez-moi, cher Monsieur, je cherche à découvrir la vérité sur ce meurtre. Alors il se peut que vous ayez entendu quelque chose…
  •  

  • Non, je ne me souviens pas d’avoir été dérangé par un bruit particulier…
  •  

  • … vu quelque chose…
  •  

  • Non plus…
  •  

Phil était resté debout et avait pris position juste derrière le rideau de la grande baie qui s’ouvrait sur le parc de «  Golden River  ». Tout en laissant son regard pénétrer les merveilleux rouges des feuillages d’automne rendus presque transparents par les effleurements légers et fragiles des traits du couchant, rouges-oranges succédant aux rouges-marrons, aux rouges-jaunes puis aux rouges-pas-tout-à-fait-rouges, qui teignaient le ciel tout entier d’un espoir mystérieux, il tremblait intérieurement, terriblement impressionné, comprenant désormais après coup qu’il avait dormi à poings fermés alors qu’un drame s’était déroulé à quelques mètres de lui. Il lui fallait du temps pour se faire à cette idée. En tous cas, il allait lui en falloir… Et pour cela, il n’avait pas grande envie de répondre aux questions de ce policier qui lui donnait des ordres dans sa propre maison et l’enfumait d’emblée sans son autorisation préalable.

Seulement, celui-ci ne se contenta pas de réponses aussi évasives.

  • J’ai besoin d’en savoir davantage, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil se retourna tout d’un coup et ravala bruyamment sa salive. Le lieutenant distingua alors au milieu de ses yeux bleus une mince entaille brune comme s’ils venaient d’être perforés d’une aiguille invisible, cependant que le reste de la pupille déversait une multitude d’éclats et des flots d’azur abondants. La fine auréole d’un gris bleuâtre, indiscret témoin d’insomnies fréquentes, qui enveloppait ses paupières, noircit subitement. Sa bouche, marquée d’un pli douloureux, se maîtrisant plus vite, ébaucha un sourire, comme si un dessinateur imaginaire avait crayonné soudain dans l’espace, tandis que l’expression du regard restait triste et déchirante, comme celle d’un splendide héros torturé au corps meurtri de plaies vives et profondes.

  • … D’en savoir davantage sur quoi?…
  •  

  • Sur votre séjour à Boston…
  •  

  • Maintenant?
  •  

  • A moins que vous n’ayez un empêchement… Si cela était le cas, je reviendrais demain ou un autre jour à votre convenance… Évidemment.
  •  

Phil ne souhaitait pas que cet interrogatoire traînât trop dans le temps. Puisqu’il fallait s’y plier, autant que cela fût fait immédiatement. Après tout, il en serait débarrassé.

  • Alors, maintenant…, lança-t-il en direction du lieutenant.
  •  

Celui-ci retira sa veste, sortit un petit carnet et un stylo, et se redressa sur le canapé.

  • Puis-je vous offrir un verre, lieutenant?
  •  

  • Avec plaisir. Un whisky, si vous avez…
  •  

Et comment qu’il avait du whisky!… Et du bon, en plus!…

  • De la glace?
  •  

  • Non merci!… Sec.
  •  

Phil eut un petit sourire. Ce policier lui parut tout de suite plus sympathique. Un homme qui savait apprécier le whisky sans en casser le goût avec de la glace méritait quelques égards. Il s’en servit un aussi, tendit un verre au lieutenant et revint s’asseoir face à lui. Robert Marvin trempa ses lèvres et sembla instantanément transporté dans d’autres temps, dans d’autres lieux. Il se laissa basculer contre le dossier, tenant son précieux alcool entre le pouce et l’index et en fermant à demi les yeux, comme s’il regardait quelque chose d’infiniment délicat. Soudain, il s’aperçut que Phil l’observait, leva la tête comme s’il sortait d’un rêve et lui sourit en rougissant.

  • Que faisiez-vous à Boston?
  •  

  • J’avais rendez-vous chez deux éditeurs pour proposer des manuscrits…
  •  

  • Ah! Vous écrivez?… Vous écrivez quoi?
  •  

  • Des romans. Pour la jeunesse.
  •  

  • Et vous avez déjà été édité?
  •  

  • Oui! Bien sûr! Je vous montrerai tout-à-l’heure…
  •  

  • Quand vous vous rendez à Boston, descendez-vous toujours dans le même hôtel?
  •  

Phil était persuadé qu’il connaissait la réponse. Il avait dû vérifier les registres du Terrace Motorlodge et remarquer les derniers séjours qu’il y avait effectués cette année.

  • Oui. J’y ai mes habitudes.
  •  

  • Mais, c’est très loin de la ville. Pourquoi ne pas avoir cherché quelque chose de plus central?
  •  

  • Parce que c’est moins cher et puis j’aime bien ce quartier, traverser l’agglomération, rencontrer du monde…
  •  

  • Oui, oui… Et à quelle heure êtes-vous rentré à l’hôtel, jeudi soir?
  •  

La question était embarrassante. Phil n’avait pas une très bonne mémoire des horaires. Il fit un effort considérable pour retrouver des petits détails qui auraient pu lui donner des indications précises. En vain.

  • C’est difficile de vous donner les heures exactes. Je me souviens seulement être arrivé en début de soirée, avoir pris un bain et être ressorti pour dîner.
  •  

  • Où avez-vous dîné?
  •  

  • A «  La Du Barry  ». C’est un restaurant français dans Newbury…
  •  

  • Oui… Je connais…
  •  

  • Ah bon?!…
  •  

  • Seul?…
  •  

Phil ouvrit de grands yeux étonnés.

  • Bien sûr, seul!
  •  

Au lieu d’employer pour cette information aussi simple et cette réplique pour le moins attendue, l’intonation spontanée et ordinaire qui correspondait, il énonça sa réponse en insistant sur les mots, ponctuant même chacun d’entre eux d’un coup de tête, afin de souligner l’exactitude de ce qui aurait pu, éventuellement, paraître comme une assertion improbable. Il y ajouta la grandiloquence de quelqu’un, qui, choisissant de ne pas dissimuler des circonstances pénibles, aimait mieux les révéler pour que l’interlocuteur ait pleinement l’idée d’un aveu qui, surtout, ne lui occasionnait aucun trouble.

  • Nous vérifierons tout cela…
  •  

La réponse du policier résonna curieusement dans sa tête. L’homme n’en avait certes pas terminé avec lui. Après son passage ici, il irait assurément contrôler tout ce que Phil lui avait affirmé. il avait donc un doute et ne l’écartait manifestement pas de la liste des éventuels coupables.

  • Et vous êtes retourné tard à l’hôtel?
  •  

  • Je ne sais pas. Il était vraisemblablement minuit passé…
  •  

  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça?
  •  

  • J’ai croisé un groupe d’une dizaine de personnes à Auditorium. Ces gens revenaient d’un récital du Boston Symphony, c’était évident, et comme chacun sait, ce genre de concert se termine rarement avant 23 h 30…
  •  

  • Sans doute, oui…
  •  

Le policier fixa de son regard, soudain chargé d’une rêverie profonde, un point si éloigné de l’horizon, que Phil, ne put déchiffrer avec certitude le sens des derniers mots qu’il avait prononcés.

  • Et puis?…
  •  

  • Et puis, je me suis couché et je me suis endormi presque aussitôt.
  •  

  • Et dans le métro, vous n’avez rien relevé de spécial? Qui aurait attiré votre attention plus qu’autre chose?
  •  

  • Oh! Vous savez, tout, dans le métro, est original. C’est ce qui fait qu’on n’y remarque plus rien…
  •  

  • Oui… Oui…
  •  

Le policier jeta subitement ses pupilles en avant et les laissa se porter doucement dans la direction de Phil, sans expression précise, sans avoir l’air de le voir, mais avec une insistante fixité et un sourire dissimulé.

  • Vous avez aussi appelé la Nynex vers 19 h 15. Pour quelle raison?
  •  

Phil ne broncha pas. Du moins, extérieurement. Pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient immobilisés sur le lieutenant Marvin, il ne put les soustraire de son attirance démoniaque, mais les maintenant de seconde en seconde avec plus de brillance et de violence sur ceux du policier, avec un air de sincérité, d’honnêteté et de ne pas redouter de le regarder en face, on aurait dit qu’il lui avait transpercé le visage comme si celui-ci était devenu perméable, et semblait distinguer bien au-delà derrière lui, un autre monde, extrêmement attachant, vif, coloré, qui lui produisait une excuse parfaite, l’autorisant à établir qu’à l’instant où il lui avait demandé pour quelle raison il avait téléphoné à la Nynex, il songeait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Généralement une telle attitude faisait dire à l’interlocuteur: «   A quoi pensez-vous donc?  »

Mais Robert Marvin, avide, exaspéré et implacable, reprit:

  • Pour quelle raison avez-vous téléphoné à la Nynex?
  •  

Phil ne souhaitait pas évoquer cette conversation avec son amie Helen Chester afin que cet élément de son séjour à Boston ne fût pas connu de Liz, ce qui lui aurait occasionné sans aucun doute une scène terrible, douloureuse et interminable.

Mais il fallait répliquer, d’une façon ou d’une autre, satisfaire la curiosité maladive de cet inspecteur impitoyable. Absolument.

Dans un suprême sacrifice, affligé, les yeux tristes de Phil atteignirent leur summum de caresse, de flou, de loyauté et d’absence, et alors, résigné, il répondit.

  • Je n’arrivais pas à joindre mon épouse. Notre téléphone sonnait toujours occupé. Je voulais savoir pourquoi…
  •  

Il se rassura en se persuadant qu’il y avait là une part énorme de vérité…

  • Vous connaissez bien Helen Chester?
  •  

Le coup fut rude. Cet homme savait tout. D’un air tout-à-fait dégagé, avec la naïveté surprenante et froide d’un enfant révélant à l’entourage un fait qu’on avait eu tant de mal à lui faire oublier ou garder secret, le lieutenant Marvin venait d’ébranler intensément son hôte.

Phil en eut assez. Assez de tourner en rond.

  • Oui, lança-t-il méprisant et le regard fermé, oui, je connais bien Helen Chester. Oui, je lui ai parlé au téléphone ce soir-là. Non, elle n’est pas ma maîtresse…
  •  

Le policier haussa franchement les épaules et tapota sa pipe dans le cendrier avec un imperceptible hochement de tête.

  • Mais, je ne vous demande pas cela…
  •  

  • C’était sous-entendu dans votre question…
  •  

  • Mais pas du tout…
  •  

  • Vous y seriez arrivé de toute façon.
  •  

Un silence lourd et désagréable emplit le salon. La nuit allait bientôt envahir les choses et leurs ombres. Phil se leva et jeta un regard dans le jardin. Liz n’était toujours pas rentrée. Il s’inquiétait toujours de la savoir loin de lui le soir, mais à cet instant précis, il espérait que son retour fût retardé de quelques minutes afin qu’elle ne rencontrât pas cet homme obstiné et désobligeant qui posait tant de questions embarrassantes et pénibles.

Dehors, un dernier rayon de soleil dorait encore le tronc d’un sapin qui étincelait, une petite brise soufflait et les herbes hautes se laissaient filer au vent avec la nonchalance et la résignation de créatures passives et faibles qui auraient été arrachées si elles n’avaient été emprisonnées par leurs racines aux vieilles pierres comme des fourmis sous une brindille, se contorsionnant jusqu’à la mort.

Le policier se redressa brusquement.

  • Arrêtons-là cet entretien…
  •  

Phil respira. Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, il put reprendre son souffle jusqu’au plus profond de lui-même. Son angoisse s’affaiblit, une satisfaction l’envahit exactement comme si un remède vigoureux commençait à opérer en lui enlevant une terrible douleur.

Le lieutenant Marvin passa sa veste, rangea son petit carnet et son crayon dans une des poches intérieures et se dirigea vers la porte. Il se retourna et serra avec force la main de Phil, celui-ci n’étant pas mécontent de voir disparaître ce personnage indiscret et accusateur. Il fut d’ailleurs très surpris de la rapidité avec laquelle il avait décidé de partir et du peu de temps qui s’était écoulé entre le moment où il s’était levé du canapé et l’instant où la porte s’était refermée sur lui.

Phil ouvrit la fenêtre sans bruit et s’assit au pied de la table du salon. Il demeura ainsi pétrifié. Dehors, les choses semblaient elles aussi immobiles en un discret empressement à ne pas troubler le clair de lune qui, doublant et reculant chaque objet par la prolongation de son reflet, avait à la fois aminci et élargi le paysage comme un plan replié qu’on aurait développé. L’air frais de la nuit qui s’était engouffré ne s’était pas encore complètement dissipé lorsque la sonnette retentit. Tel un automate déréglé et désorienté, Phil alla ouvrir.

  • Ah! Monsieur Friedmann! J’avais oublié… Je reviendrai. Il me manque quelques informations, et puis, il faut que je m’entretienne avec votre femme… Je vous téléphonerai pour convenir d’un rendez-vous… Bonne soirée, Monsieur Friedmann…
  •  

Phil resta interloqué et regarda s’éloigner le lieutenant sans dire un mot. Il referma la porte quand la vieille Ford se fut entièrement évanouie dans la nuit. Il avait pensé un instant que le policier en avait terminé avec lui, qu’il le laisserait désormais tranquille. Au lieu de cela, il allait revenir, interroger encore et encore, et surtout, pour questionner Liz… Et pourquoi Liz? Qu’avait-elle à voir dans tout cela?…


LA HAINE TRANQUILLE CHAPITRES 3 ET 4 (après, vous achetez le livre… Cliquez fin de page)

CHAPITRE 3

Il eut à peine fermé la porte que le téléphone sonna. Rapidement, il revint dans la pièce et décrocha.

  • Oui?
  •  

  • Phil, c’est toi?
  •  

Il reconnut la voix de Liz.

  • Liz! Est-ce que ça va? Je sortais juste pour aller dîner. J’ai essayé de te joindre, mais en vain. C’était toujours occupé. Notre ligne semble en dérangement…
  •  

  • Ah!… Je ne sais pas. Personne n’a appelé ici… Comment cela s’est-il passé?
  •  

  • Pas mal. Mieux cet après-midi. J’ai un petit espoir…
  •  

  • Tu vois. Je t’avais dit d’être confiant. Tout ira bien, tu sais.
  •  

Oui, elle savait, elle avait dit, et ce serait certainement vrai, comme toutes les fois, et elles étaient nombreuses, quand elle disait qu’elle savait…. Elle avait raison et ne manquait jamais de le lui faire remarquer. Fatalement. Oh! Jamais clairement, mais il comprenait bien. Elle était sûre d’elle et son instinct, ce terrible instinct de femme, ne la trompait que très rarement… Cette manière de faire la morale sans la faire vraiment avait le don d’agacer Phil. Mais comme à chaque fois, il ne lui fit aucune remarque désobligeante.

  • Es-tu bien installé?
  •  

  • Comme d’habitude. C’est très confortable ici, tu sais…
  •  

Lui parlerait-il d’Helen Chester et de sa démarche auprès de la Nynex? Non! Il pensa que cela pourrait envenimer les choses…

  • Y-a-t-il beaucoup de monde?
  •  

  • Oh non! En cette saison, les touristes sont rares ici. Et puis, il fait froid et humide… Comment va Camille?
  •  

  • Très bien, elle…est sortie dîner chez son amie Laura. Je pense qu’elle…passera la nuit là-bas…
  •  

Il ravala sa salive et sentit brusquement la colère l’envahir. Elles avaient dû profiter de son absence pour organiser cette escapade. Cela ne lui plaisait pas. Mais alors pas du tout. Décidément, à chaque fois qu’il s’absentait, Liz avait le don de se mettre dans des situations complexes et créer des problèmes, comme si la vie n’en apportait pas assez ainsi, sans qu’on les provoquât forcément…

  • Tu sais que je n’aime pas quand Camille découche. Elle est encore très jeune. Pourquoi ne pas m’en avoir parlé avant mon départ?
  •  

  • Mais… tout simplement parce que tu aurais dit non, mon chéri. Et Camille aurait été malheureuse… Et…
  •  

C’était vrai. Il aurait certainement refusé et sa fille n’aurait effectivement pas osé aller contre son avis. Mais, bonté divine, il faisait cela pour son bien. Et Liz lui parut soudain assez irréaliste, inconsciente des risques. Une jeune fille de 12 ans à peine est réellement en danger, seule, dans une grande ville après 5 heures du soir… Il ne fallait pas que l’apparente liberté donnée ainsi aux enfants se transformât en cauchemar. Phil avait des exemples en tête. Des dizaines d’exemples de parents inconsolables et meurtris pour avoir laissé une fois quelques heures de liberté. Une seule fois…

  • Je me doute de ce que tu penses, Phil. Mais ne t’inquiète pas. Les Mackinster sont de bons amis, et ils prennent soin de Camille tout autant que de Laura. N’y pense plus. Songe seulement au bonheur de ta fille…
  •  

  • OK, Liz! Je ne pense qu’à cela. Mais appelle-les pour prendre des nouvelles, veux-tu?…
  •  

  • Je te le promets. Quand rentres-tu?
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  • J’arriverai à Pittsfield par le train de 11 h 27. Tu m’attendras?
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  • Bien sûr, chéri. Je serai à la gare.
  •  

  • Avec Camille?
  •  

  • Avec Camille, puisque demain elle n’a pas de cours…
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  • … Tu… Tu es à la maison?
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  • Mais… oui…
  •  

  • Seule?…
  •  

  • Naturellement…Enfin, Phil, qu’est-ce que tu es en train d’imaginer?
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  • Rien, chérie, excuse-moi. Mais je n’aime pas être trop longtemps loin de vous. Je vous aime tellement…
  •  

  • Et tu te figures que nous ne t’aimons pas, peut-être! Quel enfant tu fais… Allez! Va dîner!… Bonsoir, chéri.
  •  

  • Bonsoir, mon amour…
  •  

  • …Heu… Phil?
  •  

  • Oui…
  •  

  • Couvre-toi bien…
  •  

Elle raccrocha. Lui attendit encore quelques secondes jusqu’à ce qu’il perçut le signal «  occupé  ». Il posa doucement le combiné et eut une irrésistible envie de rappeler. De contrôler si l’appel venait bien de la maison. Il avait pu oublier de dire une chose importante. Il avait ce doute moqueur, souriant au coin des lèvres, ce doute tranquille de ceux qui sont sûrs de leur affaire. Il s’arrêta dans son élan. Si Liz décrochait, elle ne le croirait pas. Elle le suspecterait immédiatement, lui flanquerait en pleine figure son manque de confiance, ce qui provoquerait à n’en pas douter une scène redoutable. Il y en aurait alors pour plusieurs jours. Immanquablement. Et Liz serait excessive. Comme à chaque fois. Il pensa qu’il valait mieux en rester là. D’autant qu’il n’y avait vraisemblablement pas lieu de s’inquiéter. De s’inquiéter de quoi, en fait? Il se leva, quitta sa chambre, bien décidé à aller jusqu’en ville. Il lui fallait reprendre le métro, mais dans ce sens, les trains étaient plutôt désertés. Il s’affala sur un siège du fond, et plongea dans la lecture du Boston Globe.

Il ne vit pas les incessantes allées et venues dans le wagon, l’enfant sale aux pieds nus qui faisait la quête, le clochard qui avançait en se vautrant sur tous les passagers. Ni le petit Chinois chauve. Ni même l’immense rouquin, en bermuda et en grosses baskets souillées, la casquette des Celtics à l’envers, des écouteurs sur les oreilles et balançant au rythme sans doute intrépide que lui déversait inlassablement le «  baladeur  » accroché à sa ceinture, à côté de son sac banane…

Il ne vit pas passer Arlington. Ni Boylston. Il descendit à Park Street.

Il décida de traverser Washington street et de marcher jusqu’au Quincy Market. Il aimait bien la vie de ce quartier assez populaire enclavé au beau milieu des grands buildings des plus importantes sociétés financières. Il y avait là un gigantesque contraste à la fois tragique et comique. Phil trouvait cela plaisant. Cocasse. Epouvantablement drôle. Ridicule et monstrueux. L’immense place était envahie par des camelots de toutes sortes et des amuseurs qui livraient là leurs dernières trouvailles et leurs ultimes exploits. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, jeunes et moins jeunes, banquiers et clochards se promenaient et arpentaient les innombrables comptoirs à restauration rapide où l’on allait du sandwich californien au canard laqué en passant par la «  greek salad  »… Les odeurs tourbillonnaient, envahissaient l’espace, se mélangeaient, et très rapidement, il n’était plus possible de déterminer d’où elles provenaient ni même ce qu’elles signifiaient. En contrebas, se succédaient des boutiques de souvenirs. On y trouvait à la fois le sweat taille unique aux couleurs de la ville et des objets en bois de fabrication artisanale sensés représenter les grands monuments de Boston.

Et les cravates! Des milliers de cravates… Aux couleurs criardes, aux goûts douteux…

Il erra sans but précis et son regard traîna longtemps d’un stand à l’autre sans vraiment s’accrocher. En fait, il ne cherchait rien de particulier. Son esprit même semblait ne rien lui suggérer. Il ne pensait à rien. Etait-il possible qu’un instant il pût ne penser à rien? Que pendant une fraction de seconde il oubliât tout de lui, des autres, de ce qu’il savait, de sa culture? Il prit conscience qu’il en avait certainement la capacité et que cette faculté, régulièrement travaillée, pourrait sans aucun doute procurer des sensations fort intéressantes… Sujet passionnant pour un prochain roman…

Il parcourut deux fois le hall aux fast-food et n’arriva pas à se prononcer. Au bout d’un moment, il n’était d’ailleurs plus possible de choisir. Il se résolut donc à quitter ce quartier. Une envie irrésistible de manger français le prit soudainement. Il longea la King’s Chapel, et traversa le jardin public en direction d’Arlington. Il s’engagea alors dans Newbury street. La rue, une des plus commerçantes de Boston, grouillait d’étudiants en mal d’énergie, qui étaient réunis là pour décider des activités de leur soirée. Les boutiques de luxe s’enchaînaient en contre-bas ou en balcon, déversant leurs flots de lumières multicolores et aveuglantes sur les larges trottoirs, vastes déambulatoires, étonnants théâtres qui mettaient en scène des comédiens impersonnels ou provocants, sinistres ou enjoués .

Il était près de 21 heures lorsqu’après avoir descendu quelques marches, il entra à «  La Du Barry  », un restaurant français des plus côtés de la ville.

  • Bonjour, Monsieur, lui lança la patronne, dans un français correct.
  •  

  • Bonjour, répondit Phil, lui rendant son compliment dans la même langue. Puis-je dîner?
  •  

  • Mais bien sûr.
  •  

Elle le débarrassa de son imperméable et le dirigea près du bar. Le restaurant semblait bien plein. De minuscules lampes rouges éclairaient les petites tables où de nombreux couples mangeaient en tête-à-tête et se regardaient avec des yeux amoureux. Ah! Ils en avaient de la chance! Phil n’arrivait pas à se réjouir du bonheur que les autres affichaient quand il ne pouvait pas y prendre part ou s’il se trouvait dans des conditions qui ne lui permettaient pas de le partager. C’était le cas! Les élans amoureux des autres le gênaient, le dérangeaient, l’outrageaient même. Etait-ce de la jalousie ou bien du dégoût? Il ne sut se l’expliquer…

Il s’installa et compulsa le menu. Des escargots. Comment ces Français pouvaient bien manger cela? Il en avait toujours été intrigué. En revanche le «  lapin à la Dijonnaise  » lui fit instantanément venir l’eau à la bouche.

  • Prendrez-vous un apéritif?
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La jeune serveuse qui s’était approchée avait une jolie jupe de velours noir et Phil remarqua immédiatement qu’elle la portait très courte sur de sculpturales jambes de sportive, moulées dans de fins bas couleur chair. Il l’observa et fut instantanément émerveillé par son séduisant regard et ses yeux noirs qui souriaient de plaisir. Quelqu’un d’agréable à regarder! Cela lui donnerait certainement de l’appétit!

  • Euh… Oui… Un «  Glenlivet  » !
  •  

Il aimait les whiskies racés, ceux qui envahissaient la bouche, qui flattaient le palais avec une petite pointe de tourbe, et accrochaient avec bonheur leurs arômes raffinés dans la gorge et au-delà. Les yeux fermés, il s’enivrait lentement de ces moments de grâce, d’enchantement et de bien-être. Il détestait profondément qu’on lui offrît une marque commune, comme celles qui se bousculaient dans les rayons des grandes surfaces. Il n’aimait pas les «  quarante degrés  »! Il commençait à apprécier à partir de «  quarante-trois  »!

  • De la glace?…
  •  

  • Ah, non! Jamais!…
  •  

Un amateur de whisky ne prenait jamais de glace. Et Phil était un véritable amateur de whisky.

Comment pouvait bien se passer la soirée à Pittsfield? Que faisait Liz? Et Camille? Phil se sentit coupable d’avoir délaissé sa petite famille pour la soirée. En général, il n’aimait pas cela. Mais cette fois-ci, curieusement, il éprouvait de l’inquiétude. Une sorte d’impression troublante, une préoccupation constante, un espèce de mal-être qui le prenait là, au niveau de l’estomac, et qui lui bloquait la respiration. Il était anxieux et n’arrivait pas à en définir la cause. Préoccupé. Il commençait à regretter d’être resté à Boston. Cet étrange goût d’amertume qui lui donnait mauvaise bouche était très caractéristique et rarement il le trompait. Bien qu’il ne crût pas en ce genre de sensation prémonitoire, Phil avait souvent noté que des craintes ainsi éprouvées s’étaient souvent transformées en faits dûment constatés par la suite. Alors! De là à conclure!… Ou à en déduire que…

De sa place stratégique, face à la porte d’entrée, il pouvait examiner les allées et venues des clients, des serveurs et de la propriétaire de l’établissement. Celle-ci jouait malicieusement son rôle de patronne, se faisant appeler «  Madame  » , manipulant exclusivement les bouteilles de vin ou d’apéritif, élaborant seule les factures de toutes les tables, accueillant ou raccompagnant chaque client vers la sortie… Un mot aimable pour les habitués. Le regard féroce et froid pour celui-là qui s’était autorisé à critiquer la cuisson de «  son  » tournedos. Les compliments et les remerciements appuyés pour cet autre qui avait fêté dignement son anniversaire avec une bouteille de Champagne à quatre-vingts dollars… Le ballet était incessant, et cette petite française, la soixantaine bien nourrie, semblait glisser, ou plutôt rouler des uns aux autres avec la grâce sereine et l’embonpoint rassurant qui faisaient la réputation de son restaurant. Elle parlait un américain bien solide, assuré et fidèle, avec cet accent dur et pesant des gens du nord, que les européens avaient en général tant de mal à prendre. Dans leurs écoles, il apprenaient un anglais épuré, typiquement londonien, un «  shocking cheese  » très classe, avec lequel ils pensaient pouvoir conquérir les States… Cette pensée fit sourire Phil.

  • Autre chose, Monsieur?
  •  

  • ….Euh, non! L’addition, s’il vous plaît!
  •  

La jeune femme, toujours aussi fraîche, tourna le dos à Phil et, avec un coup de hanches qui fit onduler la totalité postérieure de sa charmante personne, avança vers le bar où «  Madame  » lisait.

  • L’addition du 7, Madame!
  •  

Il signa, sans regarder le détail, son reçu American Express, -un bon Américain bien élevé se comportait ainsi, surtout sous le nez d’une serveuse aussi ravissante-, salua comme il se devait la truculente patronne, la complimentant, l’assurant de recommander son établissement à ses amis, et grimpa les quelques marches qui le plongèrent subitement en pleine nuit dans la foule encore nombreuse de Newbury street. Il remonta le col de son imperméable et, après une hésitation, il prit à gauche, à la recherche d’une station de métro. Il avait décidé de rentrer. Cela ne servirait à rien de continuer à traîner dans la ville. Que d’ajouter de la fatigue à la fatigue. Interminablement. De plus, plus l’heure avancerait et plus les métros en direction de Boston College seraient difficiles à trouver.

De nouveau Arlington. Plus froid et plus désert.

Trente minutes d’espoirs déçus, de bruits de ferraille prometteurs, de silences lourds et ennuyeux. Ils étaient quatre à faire les cent pas sur le quai. Avec lui, un couple, qui ne cessait de s’enlacer dans de grandes embrassades bruyantes que multipliait avec perversité l’indiscret écho de béton creux, et un pauvre vieillard, engoncé dans un manteau de laine grise, trop ample et trop long pour lui, dans lequel il camouflait une abondante barbe sale et des petits yeux démoniaques. Il fixait les autres et énonçait des commentaires qui se perdaient à l’intérieur de son pardessus et revenaient en sourdes résonances par les plafonds voûtés des galeries crépusculaires. Phil avait fini par s’asseoir sur un de ces bancs carrelés de blanc, froids et rigides. Une telle attente détruisait tout le bienfait d’un excellent repas, toute la chaleur d’une douce soirée. Elle replongeait d’un coup l’être humain dans le drame de sa vie. Dans ses angoisses. Elle troublait définitivement la sérénité difficilement retrouvée. Irrémédiablement.

Ligne B: Boston College. Il avait fini par croire cela impossible. Les odeurs d’urine, des illusions. les rails à quelques mètres de lui, des mirages. Les bruits de roues, des chimères…

A cette heure, les places assises étaient plus fréquentes. Phil avait bien besoin de se reposer. Tous ces événements, toutes ces angoisses, non fondées espérait-il, l’avaient envahi d’une immense fatigue, le lassant, l’éreintant, l’exténuant. Il sentait le sommeil le gagner. Et ne rien pouvoir faire contre. Il se laissa aller contre la vitre, ouvrant les yeux à chaque arrêt dans un sursaut ahuri, de peur d’abandonner en route le seul lieu qui pût lui apporter le réconfort tant souhaité.

Copley.

Comment trouverait-il la force de se lever tout-à-l’heure, comment pourrait-il se traîner jusqu’à sa chambre, tirer la clé de sa poche, la mettre dans la bonne serrure, se déshabiller, régler son réveil?

Il se dit qu’il déciderait le moment venu. Que l’essentiel était de ne pas manquer son train. Celui de 8 h 02. Son train vers Camille et Liz. Mais qu’il fallait dormir avant. Avant de prendre le train. Avant, oui, mais après… Après être descendu du métro.

Auditorium.

Son calme fut troublé jusqu’à la station suivante. Une trentaine de personnes en tenues de soirée avaient quasiment rempli le wagon. Un gros homme au noeud papillon trop serré, suant et soufflant, s’était brusquement écroulé sur le siège à côté de lui, le bloquant provisoirement, mais brutalement, contre la ferraille glaciale. Quel cuistre! Il était là, vautré, anéanti par sa graisse dans un habit trop étriqué, les poignets jaunis et les chaussures sales, et tolérait que la jeune femme brune qui l’accompagnait restât debout dans l’allée, une main accrochée à la barre de sécurité fixée au-dessus d’elle, les pieds et les jambes empêtrés dans la longue et soyeuse robe rouge ridicule qui l’enveloppait. Phil en eut honte pour lui, et pour elle. Mais il n’y pouvait rien. D’abord, il lui était impossible de s’extraire de son coin et d’offrir sa place. De plus, il n’en avait pas la force. Ni vraiment l’intention, d’ailleurs. A l’observer avec un peu plus d’attention, la jeune femme lui parut bien moins charmante et bien moins jeune qu’à son arrivée!… Après tout, elle avait choisi son homme. Phil se dit que ce n’était pas de sa faute à lui, si elle vivait avec un mufle! Tous ces gens parlaient fort. A coup sûr, ils revenaient d’un concert du Boston Philharmonic Orchestra, et profitaient de ce lieu pour défouler des langues et des mâchoires qui avaient été contraintes à l’immobilité pendant deux ou trois heures.

Kennmore.

Ouf! Ce fut plus tranquille. Phil décida d’être plus vigilant. Il atteignait en effet Commonwealth avenue, et avec cet axe interminable, ce serait enfin, au carrefour de Mount Street, l’aboutissement de cette douloureuse épreuve. Mais, de nuit, il était beaucoup moins aisé d’apercevoir avec précision le nom des stations. Il fixa son regard sur les numéros des blocs. 812… 814… 816… C’était long. Trop long. Ses paupières enserraient peu à peu, implacablement, la lumière des vivants… Il fallait absolument rester conscient, ne pas manquer le 1650… A chaque ouverture des portes, son corps frémissait encore. Dans un effort surhumain, il releva la tête et tenta de percer les ténèbres qui le séparaient des nombres magiques…

1386… 1388… 1390…

Ne plus dormir… Tenir… Tenir jusque là…

1596… Il se leva, en somnambule éméché, et se dirigea d’un coup vers une des sorties. Il commença à dégringoler les marches, l’accordéon se détendit sèchement, et il fut aspiré brutalement à l’extérieur, au beau milieu de l’obscurité visqueuse du 1650 Commonwealth avenue…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 4

South Station à 7 h 30, c’était comme un immense meeting électoral. Une foule très compacte piétinait en silence vers les sorties et vers le métro, entraînant inévitablement comme dans un flot d’écume quelques voyageurs égarés et distraits qui se débattaient courageusement pour aller en sens inverse. C’était là toute la difficulté: braver le courant pour gagner les quais, alors que la majorité des individus sortait des trains de banlieues et donc venait des quais. Phil prit une longue respiration et se jeta dans le troupeau, heurtant violemment les épaules d’êtres plus petits que lui, percutant les coudes des plus larges, bousculant les sacs des vieilles dames, le regard haut et lointain, sans dire un seul mot d’excuse, avec l’unique objectif d’avancer, d’avancer encore et de ne surtout pas s’arrêter. S’arrêter, c’eût été abandonner l’espoir d’attraper son train et risquer de faire à reculons tout le précieux chemin déjà parcouru.

8 h 00! Ouf! A bout de forces, Il s’écroula sur un siège de velours rouge, près d’une vitre poisseuse. Personne devant, personne derrière, personne à côté. Il aimait bien voyager en solitaire. Les voisins, ça obligeait à converser et la vie des autres, ce n’était pas toujours très intéressant. Il fallait faire semblant d’écouter, de comprendre, de compatir… Être aimable… Il se dit qu’il avait eu beaucoup de chance. Qu’à deux minutes près…

8 h 10! Le train était toujours en gare. Rien ne l’agaçait plus que ce genre de situation. Courir pour prendre un train qui ne partait même pas à l’heure! On ne pouvait décidément pas faire confiance aux chemins de fer américains… Sur le quai, tout avait l’air normal. Pas d’effervescence inhabituelle. Seule, une jeune femme brune, à l’air triste, agitait discrètement la main droite à l’attention d’un voyageur d’une autre voiture et semblait attendre le départ du convoi pour s’éloigner.

8 h 15! Ah, non! Alors, là, c’en était trop!

Phil eut un doute. Et s’il s’était trompé de train? Il se leva et marcha rapidement vers la portière. Celle-ci était encore ouverte. Il jeta un coup d’oeil à l’extérieur. Rien à droite. La jeune femme, et puis le vide absolu. Quel contraste avec la foule d’il y avait seulement un quart d’heure… A gauche, il aperçut un contrôleur, en grand conciliabule avec une vieille dame qui tenait difficilement debout sous le poids de deux gros sacs en cuir qu’elle portait en bandoulière. Phil hésita à aller lui demander des explications. En effet, si le train démarrait pendant ce temps? Il sauta sur le marchepied, agrippa la barre de sécurité d’une main, se pencha en avant et tenta d’attirer l’attention de l’homme par un geste large de l’autre main. Celui-ci le remarqua et laissa presque aussitôt sa cliente pour se précipiter vers Phil.

  • …Oui… C’était pour quoi, Monsieur?
  •  

  • Je suis bien dans le train de Pittsfield?
  •  

L’homme ouvrit un épais cahier de toile grise, et feuilleta à toute vitesse les nombreuses pages surchargées d’horaires.

  • Voyons… Voyons… Pittsfield…. Oui… Voilà! Pittsfield! Vous arrivez à 11 h 27…
  •  

  • Pourquoi sommes-nous toujours à quai?
  •  

Le contrôleur referma bruyamment son dossier.

  • La tempête, cher Monsieur! Une terrible tempête, qui a fait tomber des grosses branches en travers de la voie juste avant Worcester… Nous devons attendre encore quelques minutes. D’un moment à l’autre nous aurons le feu vert pour partir. Mais ne vous inquiétez pas, toutes les gares sont averties de notre retard. N’avez-vous rien entendu cette nuit?
  •  

Phil le regarda hébété. Non! Il n’avait rien remarqué de pareil…

  • Non!… Je ne savais pas… J’ai dormi…
  •  

  • Ah! Quelle horrible chose! De nombreux accidents de voiture ont entravé la circulation et il y a eu des blessés, des morts même…
  •  

Le contrôleur avait plutôt l’air gêné dans son petit uniforme, ses gestes saccadés étaient courts, sa chemise craquait sur son ventre bien plein malgré l’heure matinale, et son nœud de cravate bâillait déjà comme à la fin d’une dure journée de labeur.

  • La nature est ingrate avec les hommes qui travaillent…
  •  

  • Mais les hommes sont aussi très féroces avec la nature, répliqua Phil en écologiste convaincu, ils la saccagent en permanence alors que c’est elle qui les nourrit…
  •  

L’homme resta interloqué, le dévisagea avec des yeux ronds et vides dans lesquels on sentait qu’il était arrivé au terme de son argumentation de lieux communs.

Phil renonça à poursuivre la conversation et se retint pour ne pas arborer un sourire méprisant.

Il remercia d’un petit geste de la tête. L’homme mit la main à sa casquette et reprit la direction de la locomotive.

Il regagna son siège. Il déplia le Boston Globe et prit connaissance, non sans un certain étonnement, des événements de la nuit. La tempête avait en effet fait rage. Des embarcations s’étaient perdues en mer et les vents, de force assez considérable, avaient frappé jusqu’aux portes de Pittsfield…

Le convoi s’ébranla besogneusement. Cahoteusement. 8 h 42. Quarante minutes de retard… Avec un peu de chance, le conducteur du train en rattraperait peut-être la moitié. Il en avait plus qu’assez. Il lui tardait désormais d’arriver chez lui. Il pensa à Camille et à Liz, et son coeur se serra. A chaque fois, c’était la même chose. Il se culpabilisait de les laisser seules. Il se disait que ce temps, loin d’elles, était à jamais perdu, évanoui, évaporé. Irrécupérable. Chaque heure, chaque minute, chaque seconde étaient importantes pour tout être humain. Ces jours passés à négocier, à tenter de survivre, à se vendre, avaient à jamais disparu de la vie commune. Des jours pendant lesquels Camille avait grandi sans lui. Des jours pendant lesquels Liz avait vieilli loin de lui. Il lui semblait qu’il avait manqué quelque chose, comme sauté un épisode de la vie…

Il s’assoupit. Il ne vit pas l’arrêt à Worcester. A 10 h 50 le contrôleur le secoua doucement. Il le distingua comme dans un brouillard et lui tendit machinalement son billet à composter. Ce furent les grincements sinistres des roues et les changements brutaux de rails qui le tirèrent de sa somnolence. On arrivait à Pittsfield. Le soleil illuminait les premières maisons. Quel changement par rapport à la pluie froide de Boston! Le train s’immobilisa dans la petite gare. Phil attendit que la jeune femme devant lui descendît. Il l’aida à déposer sa valise à quai et elle le remercia d’un merveilleux sourire qui le remplit d’allégresse. Il dévala les trois marches du wagon, rajusta son sac de voyage sur son épaule et consulta l’horloge: midi! Plus de trente minutes de retard… Liz devait être dans tous ses états. Parmi les nombreux voyageurs qui encombraient le quai, il ne vit pas Camille se faufiler jusqu’à lui. Elle se jeta brusquement dans ses bras et le bouscula à tel point qu’elle faillit bien le précipiter au sol.

Camille… Sa petite Camille… Il posa son sac et la souleva par les hanches.

  • Papa! Enfin, tu es là…
  •  

  • Ma chérie! Comment ça va?
  •  

Il enlaça sa fille qui le couvrit complètement de baisers.

  • Camille! Laisse à ton père le temps de reprendre sa respiration…
  •  

Liz! Phil avait reconnu sa voix. Il repoussa tendrement la tête de sa fille sur son épaule gauche et aperçut sa femme. Éclatante dans son tailleur jaune, sa longue chevelure brune et ses jambes bronzées qu’elle savait admirablement mettre en valeur, il lui semblait découvrir un être nouveau, familier bien sûr, mais avec tant de charme et d’élégance, qu’il prit soudain conscience de l’extrême délicatesse avec laquelle s’harmonisaient les plus petits détails de son corps. Il se dit qu’il avait bien de la chance d’être aimé d’une femme aussi séduisante. Il lui suffisait de jeter un regard autour de lui, là, sur ce quai, d’entreprendre très rapidement quelques comparaisons, et il le fit, pour se convaincre de cette réalité. Il reposa Camille sur le sol et échangea avec Liz un long baiser langoureux et sensible, pendant lequel il ferma les yeux de bonheur. Ils sortirent de la gare. La petite main chaude de Camille s’était glissée discrètement dans la sienne, et Liz l’enserrait affectueusement par la taille.

Phil s’installa avec difficulté -- il était très fatigué -- dans la Dunhill rouge, à la place du passager. Elle étincelait de tous ses chromes au soleil de midi. Liz conduisait très prudemment, avec le souci presque maladif de respecter les limitations de vitesse et jusqu’aux moindres détails imposés par le code de la route. Cela énervait souvent Phil, mais à cet instant, il était trop las pour y investir sa conscience et son énergie. Camille se tenait sagement pelotonnée sur le siège arrière en compagnie de son Peter Rabbit tant désiré. Tendrement. Pendant le trajet, Il observa un moment sa femme du coin de l’oeil. Elle semblait détendue, parfaitement reposée et rayonnait. Tout allait bien, donc. Puis il laissa vagabonder son regard sur la verte campagne qui menait chez eux. Les dégâts de la tempête étaient là, bien visibles. Des branches cassées jonchaient les routes et les fossés, quelques tuiles brisées et des tas de feuilles mortes s’amoncelaient ici et là. Une eau grise et chargée de cailloux débordait largement des caniveaux et il paraissait presque impossible de se déplacer à pied sans souiller ses souliers. Les voitures, maculées de terre séchée devaient rouler lentement afin de ne pas éclabousser les piétons et les cyclistes. Phil avait remarqué que, curieusement, son véhicule était d’une propreté tout-à-fait étonnante, en comparaison des autres. Il découvrit néanmoins sous les talons cirés et frottés de sa femme, que le tapis de sol était imprimé d’auréoles de pas boueux, et gardait, accrochés à ses longs poils soyeux, quelques morceaux de feuilles de chêne.

Il eut un sursaut.

  • Mais…, bégaya-t-il en direction de Liz, comment se fait-il que la voiture soit si propre? Tu n’as pas pu la rentrer sous le hangar puisque celui-ci est en travaux!… Elle devrait logiquement porter les traces de la tempête de cette nuit!…
  •  

Liz rougit. Après une seconde d’émotion évidente, qu’elle ne put pas complètement dissimuler, elle répondit en maîtrisant le plus calmement possible le timbre de sa voix, sans quitter la route des yeux.

  • Oh oui!… C’est vrai!… Mais ce matin, je l’ai menée chez le garagiste pour la vidange et j’ai demandé, par la même occasion, un nettoyage complet de la carrosserie…
  •  

Il sourit. C’était imparable. L’explication lui convint. Il s’en contenterait. Oui, mais voilà… C’était son habitude… Il ne pouvait pas, même devant l’évidence la plus crue, la plus incontestable, indiscutable et éclatante de vérité, ne pas émettre un doute, si petit, si insignifiant qu’il fût. Au fond de lui-même, il resta donc perplexe. Il lui semblait bien avoir déjà fait procéder à une vidange assez récemment. D’ailleurs, ils avaient peu roulé dernièrement, et cela ne devait en rien justifier ce passage précipité au garage… Malgré de gros efforts, il ne put se souvenir, ni de la date de la précédente révision, ni du kilométrage auquel elle avait été effectuée. En général, il attendait que fussent parcourus environ cinq mille kilomètres, ou alors, événement exceptionnel dans leur petite vie bien réglée, il fallait qu’ils eussent voyagé en une seule fois sur une assez longue distance. Il était tout-à-fait convaincu que cela n’avait pas été le cas. Il vérifia subrepticement le compteur: 37 200 et quelques… L’angle d’orientation du tableau de bord ne lui permit pas, de sa place, d’apercevoir les dizaines et les unités.

Liz s’occupait rarement de ces basses tâches matérielles. Mais il pensa qu’elle avait voulu lui être agréable et lui éviter ainsi une corvée supplémentaire. Il décida de ne plus y penser.

Ils arrivèrent à «  Gold River  ». Lucie, l’employée de maison des Friedmann depuis deux générations, accueillit Phil d’un immense sourire et servit un merveilleux déjeuner que Liz avait fait livrer par un traiteur de Pittsfield. Au cours du repas, Phil questionna longuement Camille sur son séjour chez les Mackinster. Apparemment, elle en était revenue enchantée et envisageait d’inviter son amie pour le week-end suivant. Phil donna son accord, préférant de beaucoup que Camille reçût plutôt qu’elle fût reçue…

  • Mais ce ne sera pas possible, interrompit Liz.
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  • Et pourquoi? questionna fiévreusement Camille, puisque papa est d’accord!
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  • Mais tout simplement parce que tes grands parents souhaitent te voir et ils t’attendent ce week-end-là, justement. J’ai déjà réservé nos billets. Je t’accompagnerai, bien sûr…
  •  

Et à destination de Phil:

  • Je ferai l’aller et retour dans la journée du vendredi…
  •  

Phil haussa les épaules, désolé.

  • Ce n’est pas grave, Camille. Laura, ce sera pour une autre fois… Et puis, c’est l’anniversaire de mamie… Je suis sûr que tu auras droit à ton gâteau au chocolat préféré…
  •  

Camille sourit. Elle aimait beaucoup ses grands parents, les parents de Phil, et se réjouit à l’idée d’aller passer trois jours chez eux à Ottawa.

Le déjeuner reprit et la discussion tourna autour des différents travaux que les Friedmann faisait effectuer dans leur propriété.

Puis, au dessert, Phil en profita pour poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée.

  • Dites-moi, lança-t-il doucement en prenant très paternellement la main de Lucie qui desservait près de lui, qu’avez-vous fait de bon à dîner à ma pauvre Liz hier afin d’égayer sa triste soirée en solitaire?…
  •  

Lucie stoppa net son geste, jeta, dans l’espoir d’y trouver une réponse qui lui convînt, un regard inquiet à Liz, laquelle ne quittait pas son assiette des yeux, et tourna finalement la tête vers Phil, désolée et affichant un sourire gêné.

  • Mais… Je n’ai pas fait à dîner, puisque Madame Liz m’avait donné ma soirée…
  •  

  • …J’ai pensé qu’il n’était pas nécessaire que Lucie restât ici uniquement pour moi, enchaîna Liz avant même que son mari eût pu ouvrir la bouche.
  •  

Il plissa son front, demeura quelques instants interloqué, puis hocha la tête en signe d’approbation.

  • Mais, tu as parfaitement bien fait, ma chérie, commenta-t-il seulement, un indicible rictus au coin des lèvres.
  •  

Il se dit que décidément, il se passait beaucoup de choses en son absence: on envoyait Camille dîner et dormir chez une amie, on donnait sa soirée à l’employée de maison, on menait sa propre voiture au garage… Et tout cela, sans son avis… Sans son embarrassant point de vue… En se passant de ses recommandations éventuelles…

Pendant l’après-midi, chacun vaqua à ses occupations. Liz s’installa au salon pour des travaux de couture. Camille monta dans sa chambre pour y terminer ses devoirs. Phil s’enferma comme à son habitude dans son bureau pour y faire ses comptes qu’il recalculait au moins trois à quatre fois par jour. Il lança sur sa platine le disque compact du Concerto pour violon de Beethoven, dans la version, majeure à son avis, de Sir Yehudi Menuhin et du New Philharmonia Orchestra dirigé par Otto Klemperer, l’idéal pour rêver à ses succès futurs et éventuellement, prolonger de quelques lignes l’un de ses trois romans en cours. Il ne savait pas encore lequel aurait ses faveurs… L’inspiration lui manquait. Terriblement. Cependant, très certainement, Beethoven allait y remédier… Mais avant, il tint à vérifier une petite chose. Il ouvrit le classeur dans lequel il rangeait une fois par mois toutes ses factures payées, et en sortit le dossier réservé à sa voiture. La dernière vidange avait été faite à 34 024 kilomètres, un mois auparavant. Il n’était donc pas urgent que Liz en entreprît déjà une autre. Cela aurait pu attendre et différer ainsi ces frais inutiles.

Il haussa les épaules et s’apprêta à remettre le dossier à sa place. Puis, envahi d’un doute soudain, il reprit la dernière facture du garagiste. Son attention se porta à la fois sur la date et sur le kilométrage. Il sursauta.

  • Ce n’est pas possible!…, se dit-il, ébranlé.
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Il attrapa un crayon et un morceau de papier. Il aligna fébrilement une série de nombres et calcula. Il calcula de nouveau. Contrôla son résultat. Vérifia encore. Le total était toujours le même. Invariablement.

Il n’était pas vraisemblable que cette voiture eût parcouru plus de 1500 à 2000 kilomètres depuis la dernière vidange. Et là, on approchait d’un surplus de 1500 kilomètres!… Ils étaient peu sortis en un mois et pendant les week-ends ils étaient restés à la maison pour y effectuer quelques travaux d’aménagement. Liz lui faisait toujours savoir quand et pour combien de temps elle prenait la voiture. Elle lui indiquait précisément l’endroit où elle se rendait et il n’avait jamais eu à lui faire de reproche à ce sujet.

Alors qu’avait-il pu se passer? Une erreur du garagiste en relevant son compteur lors de la dernière vidange? Oui, Phil s’en convainquit, cela devait être la réponse à ses questions.

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