La Haine Tranquille- Chapitre 8

CHAPITRE 8

  • Et cette enquête, lieutenant?
  • Beaucoup de problèmes, Monsieur le maire.

Andrew Collins avait la cinquantaine grisonnante et restait toujours assis, hésitant à confronter sa petite taille à la stature souvent plus imposante de ses visiteurs. Tiré à quatre épingles et semblant constamment sorti d’un pressing, il tapotait doucement les doigts de sa main gauche sur l’accoudoir de son haut fauteuil de bois ciré, pendant que sa main droite guidait, avec des mouvements amples et cérémonieux, une cigarette, de sa petite bouche cruelle à un cendrier en opaline verte. Un coupe-papier, une dent de requin, souvenir d’un voyage au Sénégal, et un épais dossier, duquel débordaient, écornées et salies, des feuilles jaunes et bleues, constituaient tout le désordre qu’il s’autorisait sur son immense bureau de métal noir. Derrière lui, une vaste baie vitrée offrait un panorama sublime sur Cambridge Street et sur la State House de Boston. Un drapeau américain, habilement enroulé sur lui-même, ornait un des coins et empiétait largement sur une des fenêtres.

Robert Marvin n’était pas à l’aise. Il était assis sur une petite chaise basse, engoncé dans la mollesse du tissu et n’arrivait pas à prendre une position décente.  Il remarqua que ses chaussures étaient poussiéreuses et tenta de les dissimuler sous les franges de son siège, gêné par la bonne tenue de son interlocuteur.

  • Comment cela, des problèmes?… Vous n’avez toujours pas d’idée sur l’assassin?…
  • Mais, Monsieur le maire, comment voulez-vous que cette affaire progresse? Le meurtre d’Heston est un crime parfait. Pas d’empreintes. Pas d’indices, et jusqu’à ce jour, pas de mobile…

Le premier magistrat de la ville changea le rôle de ses mains. Il semblait impatient.

  • Pas de mobile!!! C’est insensé! Et sa veuve? Avez-vous interrogé Madame Heston?
  • Bien sûr, renchérit le lieutenant en se redressant lentement. Mais rien non plus de ce côté-là. Heston était un homme sans histoire, sans problème d’argent, sans…
  • Sans maîtresse?
  • Sans maîtresse.
  • Cela paraît inconcevable. Vous savez, Marvin, il faut « chercher la femme »… C’est notre maître à tous, le grand Hercule Poirot, qui nous a inculqué cette règle!…
  • Oui, mais Monsieur le maire, nous ne sommes pas en plein roman…, mais dans une terrible réalité…
  • Certes! Mais vous piétinez et vous m’annoncez presque tous les jours un nouveau meurtre. A cette allure, nous n’aurons bientôt plus de témoins…

Le lieutenant Marvin se leva. Il se planta devant Collins, et, appuyant ses deux mains sur la table, il murmura, très abattu:

  • C’est vrai! Voilà un individu qui désoriente toute la Criminelle. D’abord Heston, tué d’une balle dans la tête, puis Karen Durray, assassinée d’un coup de couteau en plein cœur, et ce matin, nous avons découvert le corps en décomposition avancée de Bill Colemann, dans un hôtel de la 17ème rue de New York. Les médecins légistes en font une autopsie à l’instant même et nous ne devrions pas tarder à connaître les raisons de son décès…

Il retira ses mains du bureau. Aussitôt, le maire ouvrit un tiroir et en sortit un petit chiffon rose qu’il passa méticuleusement à l’endroit où le policier avait laissé les traces grasses de ses doigts dodus. Celui-ci ne dit rien mais ressentit le geste comme une insulte à sa personne. Il décida de ne plus toucher à un meuble ou à un objet de cette pièce et remit dans sa poche sa pipe qu’il avait commencée de bourrer avec soin.

  • Vous pouvez fumer, lieutenant, lui lança Collins en poussant doucement devant lui le cendrier en opaline.
  • Non merci, je crains de ne trop vous enfumer. Vous savez, mon tabac n’est pas de la qualité du vôtre et je ne souhaite pas vous incommoder…

Le coup avait porté. Le petit maire se renfrogna. Il n’aimait pas qu’on lui tînt tête.

  • Comme vous voudrez! Dit-il sèchement.

A ce moment, le téléphone sonna.

  • Oui?… Ah… Bien! C’est pour vous, lieutenant.

Robert Marvin s’approcha, prit le combiné et s’engagea dans la conversation.

  • Oui!? Ah! Non!? Depuis quand? Bien. Vous m’envoyez votre rapport dès que possible… Oui… Merci…

Il tendit l’appareil à Andrew Collins qui le raccrocha non sans l’avoir longuement essuyé lui aussi…

Mais le lieutenant ne vit rien de cette scène. Il parcourait le bureau de long en large, perdu dans ses pensées, calculant sur ses doigts, s’arrêtant brusquement, puis repartant tout aussi soudainement. Collins le regardait avec étonnement. Il avait l’impression d’assister à un spectacle de marionnettes surréaliste et se surprit à rechercher les fils permettant au pantin d’aller et venir de manière aussi grotesque.

  • Quelque chose ne va pas, lieutenant?
  • Je viens d’avoir le rapport du médecin légiste concernant Colemann. Il a été empoisonné. Cyanure. Foudroyant. Sa mort remonterait à trois jours. Exactement le même jour que l’assassinat de Karen Durray… C’est très curieux…
  • Eh bien!… Enquêtez dans son entourage. l’Hôtel. Les clients. Quelqu’un a sûrement dû apercevoir le meurtrier… Cet homme a forcément eu des visites. Lancez-vous sur cette piste…
  • Oui… C’est ce que nous allons faire…
  • Vous savez, Marvin, il faut mettre un terme à cette histoire. Nos sénateurs s’impatientent. L’opinion publique est inquiète. Il nous faut des résultats…
  • Mais nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir, Monsieur le maire. Nous protégeons les témoins: les Friedmann à Pittsfield, les Fairbanks dans le Wisconsin. Nous avons pris contact avec Paris pour qu’on surveille la maison des Vernoux. Seuls, les Bekerley sont introuvables. Ils ont quitté très tôt le Terrace Motorlodge le matin de la découverte du crime d’Heston, laissant des bagages dans leur chambre et depuis, ils n’ont jamais reparu, ni à l’hôtel, ni à leur appartement de Montréal…
  • Et rien chez tous ces gens-là?
  • Rien! Inconnus des services de police. Aucun n’a eu de relations avec Heston…
  • Et pas un ne vous paraît bizarre? Pas très clair?…
  • Non! Ils semblent bien sûr cacher plus ou moins certaines choses de leurs activités, certains détails de leur vie… Enfin, ils ne disent pas tout, tout de suite…, mais nous sommes vigilants et ne laissons pas un témoin sans l’interroger régulièrement. Nous relevons quelques incohérences, mais rien de bien important… La vie des gens est si compliquée…
  • Il faut aller plus loin, lieutenant, insista Collins en tapant du poing sur son bureau, dont le métal résonna cyniquement aux oreilles du policier. Il n’est pas possible que ces meurtres aient été perpétrés sans qu’un témoin ait perçu un bruit ou aperçu une silhouette… Quelqu’un sait forcément quelque chose sur quelqu’un!…
  • Non! Justement! Personne ne sait rien sur personne… Mais une chose m’inquiète…
  • Quelle chose?
  • Eh bien! Nous sommes en présence d’un assassin d’une intelligence supérieure, qui prémédite ses actes et qui change à chaque fois sa manière de faire: revolver, couteau, poison… Rien ne rattache ces crimes les uns aux autres, si ce n’est cette volonté d’éliminer systématiquement les clients qui ont passé cette nuit-là au Terrace Motorlodge… Toutes nos pistes se brouillent…
  • Alors?!… Qu’allez-vous faire? Il nous faut un coupable! Et vite!…
  • Je ne sais pas exactement, mais je vais reprendre tous les interrogatoires et partir personnellement à la recherche du couple Bekerley de Montréal, les seuls que nous n’ayons pas encore localisés…
  • Je vous donne quatre jours, quatre-vingt-seize heures, Marvin, pas une de plus… Passé ce délai, je devrai nommer un autre enquêteur. Le commissaire Jahlk attend avec impatience une occasion pour montrer ses capacités. C’est un bulldozer. Et je préfère ces méthodes-là aux vôtres, trop enveloppées et trop molles… On dirait que vous croyez tout le monde! Sachez que quelqu’un ment dans cette histoire! Le coupable est forcément parmi les témoins survivants… De plus, il paraît inconcevable que vous n’ayez pas encore retrouvé les Bekerley, tant de temps après leur disparition!… N’ou­bliez pas, lieutenant, quatre jours…

Le lieutenant essuya ses mains moites sur le revers de sa veste et sortit promptement de la pièce, sans saluer. Dans l’ascenseur, il regarda sa montre: 13 h. On était vendredi. Mardi, à la même heure, il devrait faire le chemin inverse, avec un meurtrier à offrir au petit maire!…

  • Ah! Il veut un coupable! Eh bien, il en aura un…, se dit Robert Marvin en poussant le battant de la porte tournante qui le propulsa sur la terre ferme. Les Bekerley!… Après tout, c’était les seuls sur lesquels la police ne savait toujours rien! Et s’ils avaient pris la fuite?.. Il s’arrêta près d’un téléphone.
  • Emma?… Oui… Marvin à l’appareil… Prenez-moi un billet dans l’avion de cet après-midi pour Montréal… Oui… Je ne quitte pas… Comment?… A 14 h? D’accord, je fais l’impossible pour l’avoir…

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LA HAINE TRANQUILLE- CHAPITRE 7

CHAPITRE 7

  • Et comment va belle-maman?…

À peine son imperméable accroché à la patère, Liz passa une main dans ses cheveux et s’écroula, épuisée, dans un fauteuil.

  • Bien! En fait, elle va mieux… C’était une fausse alerte…

  • Comme d’habitude!…, répondit laconiquement Phil. A chaque fois qu’elle t’appelle, elle semble à l’article de la mort, et quand tu reviens, tu m’annonces toujours qu’elle est en pleine forme!

  • Phil! Je t’en prie! Ne sois pas ainsi… Maman vieillit et elle ne se fait pas à cette vie en solitaire. Si tu avais voulu qu’elle reste ici…

  • Ah non!…, pour surveiller notre couple? Nous inonder de ses conseils rétrogrades et mettre son nez dans toutes nos affaires?…

Phil était rouge de colère. Il avait supporté sa belle-mère pendant deux années, à la mort de son mari. Il lui avait offert son logis afin de l’aider à surmonter ce terrible drame. Puis, peu à peu, il fut lassé, agacé par cette cohabitation et cette promiscuité. Il se sentit mal à l’aise face à cette femme qui prenait de l’assurance en intervenant de plus en plus directement dans son ménage. Liz disait rarement quelque chose et mettait sans cesse en avant le bonheur de sa mère d’être en famille. Après maintes et maintes disputes qui ne rimaient à rien, des broutilles qui faisaient que l’ambiance s’embrasait d’un coup comme l’effet d’une allumette jetée dans la paille, Liz avait finalement cédé et convaincu sa mère qu’il valait mieux pour tous qu’elle reprît une vie autonome. Entre la décision et la réalisation du projet, il s’était bien encore écoulé six mois, pendant lesquels Phil avait été d’une humeur exécrable, ne laissant rien passer à sa belle-mère, l’humiliant même dès que l’occasion se présentait. Liz le sermonnait de plus en plus régulièrement et de plus en plus sévèrement.

  • Je ne te pardonnerai jamais ton attitude, lui avait-elle dit un jour…

Les soirées, juste avant le coucher, seuls moments d’intimité qui leur restait, étaient le plus souvent l’occasion de violentes colères auxquelles Phil ne répondait pas. Il s’enfermait dans son bureau, pour écrire, et se glissait dans le lit à une heure avancée de la nuit.

Certaines fois, Liz dormait profondément, tournant le dos à un compagnon imaginaire, d’autres fois, elle lisait, attendant que Phil fût sous la couette pour éteindre. Elle l’enlaçait alors et se blottissait contre lui comme si elle avait eu quelque chose à se faire pardonner.

Enfin, belle-maman regagna son appartement de New York. Et, depuis ce jour, béni pour Phil, elle ne cessait de téléphoner, pour un oui ou pour un non, dès que le moindre problème surgissait dans sa petite vie de veuve sans histoire. Un rhume, et c’était l’angine de poitrine, une douleur, et c’était l’infarctus… Et à chaque fois, sa fille bien aimée sautait immédiatement dans le premier avion pour soigner et rassurer sa petite maman…

  • Quel temps faisait-il à New York?

  • Mauvais, pluie et froid…

Liz n’avait guère envie de parler. Elle aurait aimé s’endormir là, sombrer dans des rêves roses et bleus, loin de cette grisaille, loin de cette vie trop bien réglée, dans laquelle aucune fantaisie, aucune surprise ne venaient s’infiltrer. Aussi fut-elle étonnée d’entendre Phil lui annoncer:

  • Va prendre une douche et habille-toi! Je t’emmène au restaurant…

Elle ouvrit grand ses yeux humides de fatigue, détendit les traits de son visage en un sourire affectueux, et prit tendrement la main de Phil qu’elle passa sur sa joue avec la délicatesse merveilleuse d’une femme excessivement amoureuse.

  • Oh oui! Répondit-elle. C’est une bonne idée… Mais Camille?…

  • Ne t’inquiètes pas! Elle est chez Laura. Je l’ai conduite tout-à-l’heure. Comme demain leurs cours ne commencent qu’à 14 heures, elles passeront la matinée ensemble.

Liz n’en revint pas. C’était la première fois que Phil prenait l’initiati­ve de laisser Camille chez des amis… Et il l’avait fait pour rester seul avec elle. Elle apprécia l’attention.

  • D’accord! Laisse-moi trente minutes pour me préparer…

  • Où va-t-on? Lui lança-t-elle de l’escalier dans lequel elle avait déjà pratiquement disparu.

  • Surprise!…, entonna joyeusement Phil.

Phil était prêt. Il refit son nœud de cravate, vérifia l’état de ses souliers et donna un coup de brosse à son pantalon. Il consulta sa montre: 20 heures. Il alluma la télévision, machinalement. Il prit connaissance des derniers événements internationaux. Puis, ce furent les faits divers. Il tendit l’oreille lorsque le présentateur parla d’un crime qui avait été commis à New York.

Karen Durray…

C’était très étonnant, ce nom lui disait quelque chose…

Il l’avait déjà entendu. Récemment. On l’avait certainement prononcé devant lui. Il tenta de remonter dans ses souvenirs. En vain. Phil n’aimait pas ne pas trouver tout de suite ce qu’il cherchait. Il se dit qu’il devait vieillir et que sa mémoire commençait à lui jouer de vilains tours…

Il l’emmena chez « Giovanni », un Italien qu’ils aimaient beaucoup et qui les soignait toujours très bien. Il leur préparait d’excellentes escalopes milanaises dont Phil et Liz se délectaient, arrosées d’un Beaujolais somptueux. Giovanni conservait amoureusement son vin dans une cave qu’il avait fait creuser exprès sous son restaurant et qu’il ne faisait visiter qu’à peu d’élus, sortant précieusement des bouteilles poussiéreuses qui révélaient des années de grands millésimes, et qu’il débouchait généreusement à la moindre occasion, entre amis.

  • Moulin à Vent ou Mercurey?

  • A toi de choisir! Répondit Phil. Tu les connais mieux que moi…

  • Très bien!

Giovanni, un grand gaillard, à l’embonpoint douillet et conséquent, portait invariablement un immense tablier blanc de boucher et déambulait dans son restaurant, les mains dans les poches de devant. Cela lui donnait une allure bon enfant, et son visage poupin, toujours souriant, où le rouge dominait particulièrement, illuminait immédiatement les lieux les plus tristes et les soirées les plus ternes.

  • Ils me le prennent!…

Liz retira la fourchette de sa bouche et regarda, surprise, son mari, qui continuait de manger avec appétit. Imperturbablement.

  • Quoi?

  • Ils me le prennent! Répéta-t-il avec une forte assurance en fixant sa femme droit dans les yeux.

  • Ton livre?

  • Oui!

  • Qui?

  • Little and Brown.

  • Ah! Tu vois! je savais que ce projet intéresserait quelqu’un. Tu as eu tort de t’incruster chez ton premier éditeur. Depuis quand le sais-tu?

  • Ils m’ont téléphoné juste avant ton retour…

  • Dans l’état ou bien tu dois le réécrire?

  • Ah non! Dans l’état! Il y aura bien quelques petites corrections de forme mais ils ne touchent pas au fond. C’est l’essentiel!…

  • Merveilleux!… Et quand paraît-il?

  • Ils voudraient le sortir pour avril prochain…

  • Mais, c’est pour bientôt!…

  • Oui, c’est pour cela qu’il faut que je m’y remette! Et s’il a du succès, ils m’ont promis de m’en éditer un autre dans la foulée…

  • Mais c’est une très bonne nouvelle! Lança gaiement Liz en lui servant à boire. Arrosons cela!

Ils trinquèrent bruyamment.

Alors, elle le questionna, lui laissant à peine le temps de répondre: et le contrat? Quand le signerait-il? Faudrait-il qu’il retournât à Boston? Toucherait-il une avance? Combien d’exemplaires seraient édités?…

Phil était inondé des propos de sa femme et se laissait embrouiller merveilleusement par le flux continu de ses paroles et son timbre de voix sensuel et langoureux. Elle était éclatante dans sa beauté naturelle, et ses charmes s’exprimaient plus divinement encore par l’action de l’alcool, provoquant en Phil un désir fou d’amour soudain et une volonté insensée de se lever pour la serrer dans ses bras, même au beau milieu de la salle archicomble du restaurant.

Mais il se contrôla et n’en fit rien. Elle était détendue et avait un délicieux petit rire de gorge qui se posait sans que l’on sût pourquoi, délicatement sur l’épiderme de son entourage. Comme par mégarde. Lorsqu’elle s’avisait soudain du trouble qu’elle avait causé, elle paraissait sincèrement le regretter et se contentait de sourire comme une fillette prise en faute. Satisfaite du pardon que Phil ne manquait pas de lui adresser alors, sans mot dire, elle éclatait de rire, comme pour tuer, par plaisir…

Au cours d’un silence, pendant lequel Liz reprit sa respiration, gonflant avec délices une poitrine dont l’indiscret décolleté montrait avec grâce la générosité et le galbe précieux, Phil eut comme un éclair.

  • Ça y est!

Elle se tendit et son visage se referma.

  • Que t’arrive-t-il? Demanda-t-elle un brin inquiète.

  • J’ai trouvé!…

Elle resta silencieuse et l’interrogea du regard.

  • Cette jeune femme…, qu’on a retrouvé morte…, à New York…, continua-t-il énervé, entrecoupant ses mots par de petites gorgées de vin.

  • Oui!… Eh bien?…

  • Je sais maintenant où j’ai déjà entendu son nom: Karen Durray…

  • Ah oui!?… Et où?…

Liz faisait des yeux ronds d’étonnement et semblait ne rien comprendre.

  • C’est le lieutenant de Boston. La dernière fois qu’on s’est vus, il m’a énoncé la liste des clients de l’hôtel la nuit du meurtre d’Heston. Karen Durray était à cet hôtel cette nuit-là!

  • Ah bon! Et alors?

  • Tu ne trouves pas cela curieux? Heston tué cette nuit-là, et cette Karen Durray, assassinée quelques jours après?…

Liz reprit ses esprits. Elle était calme et ne partageait pas l’excitation de Phil.

  • Mais, c’est une simple coïncidence…

  • Coïncidence! Coïncidence! On dirait surtout qu’on en veut à ceux qui ont passé cette nuit dans cet hôtel!…

  • Ah! Tu ne vas pas te croire persécuté, maintenant! Tu es complètement étranger à cette histoire! Tu ne connaissais même pas ce Heston!… Quant à cette Karen… Karen comment, déjà?…

  • Karen Durray.

  • … Quant à cette Karen Durray, elle a sans doute été tuée pour toute autre chose…

  • Mais, tout de même, avoue que c’est curieux!…

  • Peut-être! Mais ne pense plus à cela! Occupe ton esprit à autre chose! Relis ton livre pour le corriger, et écris…

Phil ravala sa salive. Il était très impressionné par sa découverte. Il commençait à s’inquiéter pour lui. Et si l’assassin avait décidé d’éliminer méthodiquement tous les clients de l’hôtel?… Éliminer tous les témoins potentiels de son crime?…

Il faudrait en parler au lieutenant.

  • Ah, au fait! J’oubliais! Le lieutenant veut te voir. Il passera demain à 9 heures à la maison pour t’interroger…

Liz, qui tartinait délicatement du beurre sur un morceau de pain grillé, s’arrêta net dans son élan, le couteau en l’air. Elle devint rouge jusqu’à la pointe des cheveux.

  • Moi? Mais pourquoi?

  • Je ne sais pas… Je suppose que c’est la routine…

  • Ah bon! Mais qu’est-ce que j’ai à voir dans tout cela?…

  • Je ne sais pas, Liz, répondit Phil, légèrement agacé. Allez! Rentrons! Il est déjà tard…

Ce soir-là, Liz eut bien du mal à trouver le sommeil. Elle tourna et se retourna une bonne partie de la nuit. Phil non plus ne dormit pas. Il se sentait désormais vulnérable et sans défense, à la merci d’un fou en liberté.


LA HAINE TRANQUILLE–CHAPITRE 6

 

CHAPITRE 6

Le lieutenant Marvin ne savait pas vraiment par quoi commencer. Cette veuve, apparemment pas éplorée, l’inquiétait un peu. Avait-elle du chagrin? Montrait-elle une indifférence de façade, pleurant à l’intérieur d’elle-même l’être cher que le destin venait de soustraire de son existence, ou bien, l’expérience de sa déjà longue vie l’avait-elle rompue à mieux supporter ce coup terrible alors que toute autre, plus jeune ou plus amoureuse, aurait à cet instant fait résonner tout le premier étage de soupirs douloureux et de plaintes inconsolables?

Elle n’avait pas pleuré. Néanmoins, le lieutenant se dit qu’il se devait de prononcer une formule de circonstance.

  • Madame, je sais que vous venez de vivre des moments difficiles et je suis sensible à votre peine… Mais, je dois vous poser quelques questions…

  • Je vous en prie…

Le ton était rude. Le son, comme desséché, creva l’espace d’un gémissement rauque. C’était sûr. Elle fumait. Le policier reconnaissait bien les voix des grands fumeurs. Leur timbre se dégradait peu à peu. Les hautes fréquen­ces étaient rapidement détruites, et la voix devenait de plus en plus grave. Elle alluma une cigarette. Une blonde.

  • Que faisait votre mari à Boston, jeudi dernier?

Elle tira bruyamment sur sa cigarette et aspira presque la totalité de la fumée, n’expulsant qu’irrégulièrement de petits jets à peine visibles par ses narines dilatées.

  • Il était allé consulter, comme tous les mois, au Massachusets General Hospital…

  • De quoi souffrait-il?

  • Des oreilles. Un début de surdité qu’il tolérait de moins en moins. Il était venu essayer une prothèse, qu’on lui fabriquait exprès et qu’il aurait dû porter le mois prochain…

Elle eut un léger sursaut et passa lentement son index gauche sous sa paupière droite, ouvrant grand la bouche, dans un geste familier avec toute femme soucieuse des périls que faisaient encourir à son esthétique les dégoulinades intempestives d’un maquillage trop expressif, résultat des assauts incontrôlés de l’humidité de l’air ou de larmes indésirables.

  • Vous habitez Worcester, je crois?

  • Oui…

  • Alors, pourquoi votre mari ne rentrait-il pas immédiatement chez vous? Vous n’êtes pas très loin de Boston?… Une heure trente environ en train…

Elle se redressa, renifla et esquissa un petit sourire triste.

  • C’est vrai… Mais John aimait prendre son temps, flâner, aller au con­cert, au théâtre, et surtout, faire comme tout le monde pour s’obliger à surmonter ce handicap qu’il refusait obstinément…

  • Et vous? Vous ne l’accompagniez pas?

  • Non! Je n’aime pas sortir. Et puis, c’était en quelque sorte son espace de liberté. Je ne contrôlais rien. Et il était heureux comme ça.

  • Et… Et, s’il avait eu une maîtresse?…

Elle regarda le lieutenant, les yeux ronds, en un étonnement figé et interrogateur.

  • John! Une maîtresse!?…, explosa-t-elle, on voit bien que vous ne le connaissiez pas!…

Le policier ne bougea pas. C’était bien cela qui inquiéta Madame Heston. Soudainement elle se prit à imaginer ce qui lui paraissait invraisemblable quelques secondes avant.

  • Ne me dîtes pas que vous avez découvert une maîtresse à John?!

Robert Marvin se détendit. Il avait une fois encore réussi un de ses tours psychologiques favoris et il le savoura en silence. Délicieusement. Il avait perturbé la bonne conscience de Madame Heston et il savait que tout serait désormais différent dans son attitude, ses réponses et ses actes. Une femme, qui avait vécu si longtemps avec un homme, ne pouvait pas ne pas savoir si celui-ci lui était resté fidèle ou non. Une liaison, même bien dissimulée et éphémère, ça laissait des traces sur le corps, dans la tête, dans le regard, dans tous les actes de la vie, et puis ça laissait des traces dans le temps. Que le colonel Heston eût une maîtresse, cela importait peu au lieutenant, mais que le doute se fût installé chez sa femme, était incon­testablement une réussite. Madame Heston allait certainement, après cette scène, s’occu­per d’un peu plus près du passé de son mari, et ses recherches, ainsi que ses confidences, pourraient être d’une grande utilité à Robert Marvin…

  • Ah! Je ne peux pas vous répondre, Chère Madame. Nous commençons une enquête et nous cherchons, bien évidemment, dans toutes les directions possibles.

Il l’observait avec un faux-semblant négligé, paraissant ne rien voir, ne rien entendre, tel un fauve repu dans l’immense savane, engourdi par la chaleur brûlante d’un après-midi, l’oeil apparemment vide et l’oreille absente, mais terriblement attentif au moindre mouvement des herbes sèches, au plus infime craquement de branche, au plus imperceptible changement de la nature, comme la pointe d’écume à la crête d’une vague annonçant le début d’un reflux lent et interminable.

Après un moment, pendant lequel il bourra lentement sa pipe, il continua.

  • Et des ennemis? Vous vient-il à l’esprit le nom de personnes qui auraient pu en vouloir, de près ou de loin, à votre mari?

Elle était abasourdie, anéantie par toutes ces portes que la police ouvrait subtilement sur son passé.

  • Des ennemis?…, reprit-elle d’une voix plus faible… Pourquoi John en aurait-il eu? Depuis sa retraite de l’armée, il y a dix ans, nous menions une vie paisible dans notre petite villa de Worcester…

  • Que faisait réellement le colonel Heston lorsqu’il était en activité?

Recroquevillée sur sa chaise, elle paraissait avoir terriblement vieilli en l’espace de quelques minutes, de sorte que le policier ressentit un long frisson lui parcourir l’échine en croisant son regard. Après un moment de frayeur contenue, il faillit tout arrêter là, mais il y avait cette enquête qui piétinait tant et plus et qui ne permettait pas d’apitoiement, aussi minime fût-il!

  • Il dirigeait le Service de Commandement d’une unité de transmissions de l’État-major des armées à Philadelphie…

  • Et il s’entendait bien avec tout le monde?

  • Oh! Il y avait bien des tensions de temps à autre, lorsque John donnait des ordres que certains contestaient, mais tout se calmait toujours très rapidement…

  • Vous parlait-il de son travail?

  • Rarement. Il n’aimait pas trop s’étendre sur ce sujet…

  • Et depuis sa retraite? Avait-il des contacts avec ses anciens collègues?

Madame Heston décroisa ses jambes, qu’elle recroisa aussitôt dans l’autre sens, et prit un temps de réflexion en allumant une cigarette.

  • Oui. Quelquefois, il était invité pour l’anniversaire de l’un ou le départ à la retraite d’un autre… Mais des contacts fréquents…, pas que je sache…

  • Donc, il n’est guère possible qu’il ait pu posséder un secret qu’on aurait souhaité lui soutirer?…

Elle se leva brusquement.

  • Mon Dieu!… Non!… Enfin, je ne crois pas… Je ne sais pas… Cela me paraît insensé…

  • Ce qui est insensé, Madame, c’est le mobile de ce crime… Nous n’en trouvons pas! Or, il n’est pas de crime sans mobile, ou bien alors, il s’agit de l’oeuvre d’un détraqué, et croyez-moi, il n’en existe pas autant qu’on a coutume de le dire… Une chose est certaine, votre mari a été assassiné et pour une raison précise que nous ne cernons pas encore. Il est donc de mon devoir d’envisager tous les mobiles possibles… D’ailleurs, il en est un qui…

Il ne put achever sa phrase. Le téléphone tinta fortement dans la pièce. Marvin décrocha.

  • Oui?… Marvin à l’appareil!…

Il écouta en silence son interlocuteur. Son visage blêmissait de seconde en seconde.

  • … Vous êtes sûr de votre information?…

Il serrait les dents et on distinguait nettement ses mâchoires qui se contractaient.

  • Bien!… Merci…

Il raccrocha, resta plongé comme dans un rêve et se caressa lentement le menton. Il se leva et se dirigea vers la femme du colonel, qui attendait, inquiète à l’idée qu’on pût lui annoncer de mauvaises nouvelles sur le passé de son mari.

  • Il semble bien, Chère Madame, articula d’une voix blanche le lieutenant, qu’on s’emploie à éliminer les témoins du meurtre de votre époux avant même que la police ne réussisse à les interroger… Vous pouvez rentrer chez vous. Je viendrai vous voir si j’ai besoin d’autres informations…

Madame Heston sortit rapidement après avoir serré la main moite et légère­ment tremblante que lui avait offerte le policier.

Robert Marvin s’approcha de son bureau, ouvrit un épais dossier bleu, en tira une feuille sur laquelle étaient consignés les noms des personnes présentes à l’hôtel la nuit du drame, et raya celui de Karen Durray.

La police de New York venait de la retrouver morte, un couteau en plein coeur, dans son petit appartement de la 25ème rue…

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La haine tranquille—— chapitre 5

LA HAINE TRANQUILLE CHAPITRES 3 ET 4 (après, vous achetez le livre… Cliquez fin de page)

LA HAINE TRANQUILLE (chapitres 1 et 2)… pour vous mettre l’eau à la bouche…

Chapitres XV et XVI et épilogue (c’est la fin, hélas!…)

Chapitres XIII et XIV

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