CHAPITRE 3
Il eut à peine fermé la porte que le téléphone sonna. Rapidement, il revint dans la pièce et décrocha.
Il reconnut la voix de Liz.
- Liz! Est-ce que ça va? Je sortais juste pour aller dîner. J’ai essayé de te joindre, mais en vain. C’était toujours occupé. Notre ligne semble en dérangement…
- Ah!… Je ne sais pas. Personne n’a appelé ici… Comment cela s’est-il passé?
- Pas mal. Mieux cet après-midi. J’ai un petit espoir…
- Tu vois. Je t’avais dit d’être confiant. Tout ira bien, tu sais.
Oui, elle savait, elle avait dit, et ce serait certainement vrai, comme toutes les fois, et elles étaient nombreuses, quand elle disait qu’elle savait…. Elle avait raison et ne manquait jamais de le lui faire remarquer. Fatalement. Oh! Jamais clairement, mais il comprenait bien. Elle était sûre d’elle et son instinct, ce terrible instinct de femme, ne la trompait que très rarement… Cette manière de faire la morale sans la faire vraiment avait le don d’agacer Phil. Mais comme à chaque fois, il ne lui fit aucune remarque désobligeante.
- Es-tu bien installé?
- Comme d’habitude. C’est très confortable ici, tu sais…
Lui parlerait-il d’Helen Chester et de sa démarche auprès de la Nynex? Non! Il pensa que cela pourrait envenimer les choses…
- Y-a-t-il beaucoup de monde?
- Oh non! En cette saison, les touristes sont rares ici. Et puis, il fait froid et humide… Comment va Camille?
- Très bien, elle…est sortie dîner chez son amie Laura. Je pense qu’elle…passera la nuit là-bas…
Il ravala sa salive et sentit brusquement la colère l’envahir. Elles avaient dû profiter de son absence pour organiser cette escapade. Cela ne lui plaisait pas. Mais alors pas du tout. Décidément, à chaque fois qu’il s’absentait, Liz avait le don de se mettre dans des situations complexes et créer des problèmes, comme si la vie n’en apportait pas assez ainsi, sans qu’on les provoquât forcément…
- Tu sais que je n’aime pas quand Camille découche. Elle est encore très jeune. Pourquoi ne pas m’en avoir parlé avant mon départ?
- Mais… tout simplement parce que tu aurais dit non, mon chéri. Et Camille aurait été malheureuse… Et…
C’était vrai. Il aurait certainement refusé et sa fille n’aurait effectivement pas osé aller contre son avis. Mais, bonté divine, il faisait cela pour son bien. Et Liz lui parut soudain assez irréaliste, inconsciente des risques. Une jeune fille de 12 ans à peine est réellement en danger, seule, dans une grande ville après 5 heures du soir… Il ne fallait pas que l’apparente liberté donnée ainsi aux enfants se transformât en cauchemar. Phil avait des exemples en tête. Des dizaines d’exemples de parents inconsolables et meurtris pour avoir laissé une fois quelques heures de liberté. Une seule fois…
- Je me doute de ce que tu penses, Phil. Mais ne t’inquiète pas. Les Mackinster sont de bons amis, et ils prennent soin de Camille tout autant que de Laura. N’y pense plus. Songe seulement au bonheur de ta fille…
- OK, Liz! Je ne pense qu’à cela. Mais appelle-les pour prendre des nouvelles, veux-tu?…
- Je te le promets. Quand rentres-tu?
- J’arriverai à Pittsfield par le train de 11 h 27. Tu m’attendras?
- Bien sûr, chéri. Je serai à la gare.
- Avec Camille?
- Avec Camille, puisque demain elle n’a pas de cours…
- … Tu… Tu es à la maison?
- Mais… oui…
- Seule?…
- Naturellement…Enfin, Phil, qu’est-ce que tu es en train d’imaginer?
- Rien, chérie, excuse-moi. Mais je n’aime pas être trop longtemps loin de vous. Je vous aime tellement…
- Et tu te figures que nous ne t’aimons pas, peut-être! Quel enfant tu fais… Allez! Va dîner!… Bonsoir, chéri.
- Bonsoir, mon amour…
- …Heu… Phil?
- Oui…
- Couvre-toi bien…
Elle raccrocha. Lui attendit encore quelques secondes jusqu’à ce qu’il perçut le signal « occupé ». Il posa doucement le combiné et eut une irrésistible envie de rappeler. De contrôler si l’appel venait bien de la maison. Il avait pu oublier de dire une chose importante. Il avait ce doute moqueur, souriant au coin des lèvres, ce doute tranquille de ceux qui sont sûrs de leur affaire. Il s’arrêta dans son élan. Si Liz décrochait, elle ne le croirait pas. Elle le suspecterait immédiatement, lui flanquerait en pleine figure son manque de confiance, ce qui provoquerait à n’en pas douter une scène redoutable. Il y en aurait alors pour plusieurs jours. Immanquablement. Et Liz serait excessive. Comme à chaque fois. Il pensa qu’il valait mieux en rester là. D’autant qu’il n’y avait vraisemblablement pas lieu de s’inquiéter. De s’inquiéter de quoi, en fait? Il se leva, quitta sa chambre, bien décidé à aller jusqu’en ville. Il lui fallait reprendre le métro, mais dans ce sens, les trains étaient plutôt désertés. Il s’affala sur un siège du fond, et plongea dans la lecture du Boston Globe.
Il ne vit pas les incessantes allées et venues dans le wagon, l’enfant sale aux pieds nus qui faisait la quête, le clochard qui avançait en se vautrant sur tous les passagers. Ni le petit Chinois chauve. Ni même l’immense rouquin, en bermuda et en grosses baskets souillées, la casquette des Celtics à l’envers, des écouteurs sur les oreilles et balançant au rythme sans doute intrépide que lui déversait inlassablement le « baladeur » accroché à sa ceinture, à côté de son sac banane…
Il ne vit pas passer Arlington. Ni Boylston. Il descendit à Park Street.
Il décida de traverser Washington street et de marcher jusqu’au Quincy Market. Il aimait bien la vie de ce quartier assez populaire enclavé au beau milieu des grands buildings des plus importantes sociétés financières. Il y avait là un gigantesque contraste à la fois tragique et comique. Phil trouvait cela plaisant. Cocasse. Epouvantablement drôle. Ridicule et monstrueux. L’immense place était envahie par des camelots de toutes sortes et des amuseurs qui livraient là leurs dernières trouvailles et leurs ultimes exploits. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, jeunes et moins jeunes, banquiers et clochards se promenaient et arpentaient les innombrables comptoirs à restauration rapide où l’on allait du sandwich californien au canard laqué en passant par la « greek salad »… Les odeurs tourbillonnaient, envahissaient l’espace, se mélangeaient, et très rapidement, il n’était plus possible de déterminer d’où elles provenaient ni même ce qu’elles signifiaient. En contrebas, se succédaient des boutiques de souvenirs. On y trouvait à la fois le sweat taille unique aux couleurs de la ville et des objets en bois de fabrication artisanale sensés représenter les grands monuments de Boston.
Et les cravates! Des milliers de cravates… Aux couleurs criardes, aux goûts douteux…
Il erra sans but précis et son regard traîna longtemps d’un stand à l’autre sans vraiment s’accrocher. En fait, il ne cherchait rien de particulier. Son esprit même semblait ne rien lui suggérer. Il ne pensait à rien. Etait-il possible qu’un instant il pût ne penser à rien? Que pendant une fraction de seconde il oubliât tout de lui, des autres, de ce qu’il savait, de sa culture? Il prit conscience qu’il en avait certainement la capacité et que cette faculté, régulièrement travaillée, pourrait sans aucun doute procurer des sensations fort intéressantes… Sujet passionnant pour un prochain roman…
Il parcourut deux fois le hall aux fast-food et n’arriva pas à se prononcer. Au bout d’un moment, il n’était d’ailleurs plus possible de choisir. Il se résolut donc à quitter ce quartier. Une envie irrésistible de manger français le prit soudainement. Il longea la King’s Chapel, et traversa le jardin public en direction d’Arlington. Il s’engagea alors dans Newbury street. La rue, une des plus commerçantes de Boston, grouillait d’étudiants en mal d’énergie, qui étaient réunis là pour décider des activités de leur soirée. Les boutiques de luxe s’enchaînaient en contre-bas ou en balcon, déversant leurs flots de lumières multicolores et aveuglantes sur les larges trottoirs, vastes déambulatoires, étonnants théâtres qui mettaient en scène des comédiens impersonnels ou provocants, sinistres ou enjoués .
Il était près de 21 heures lorsqu’après avoir descendu quelques marches, il entra à « La Du Barry », un restaurant français des plus côtés de la ville.
- Bonjour, Monsieur, lui lança la patronne, dans un français correct.
- Bonjour, répondit Phil, lui rendant son compliment dans la même langue. Puis-je dîner?
- Mais bien sûr.
Elle le débarrassa de son imperméable et le dirigea près du bar. Le restaurant semblait bien plein. De minuscules lampes rouges éclairaient les petites tables où de nombreux couples mangeaient en tête-à-tête et se regardaient avec des yeux amoureux. Ah! Ils en avaient de la chance! Phil n’arrivait pas à se réjouir du bonheur que les autres affichaient quand il ne pouvait pas y prendre part ou s’il se trouvait dans des conditions qui ne lui permettaient pas de le partager. C’était le cas! Les élans amoureux des autres le gênaient, le dérangeaient, l’outrageaient même. Etait-ce de la jalousie ou bien du dégoût? Il ne sut se l’expliquer…
Il s’installa et compulsa le menu. Des escargots. Comment ces Français pouvaient bien manger cela? Il en avait toujours été intrigué. En revanche le « lapin à la Dijonnaise » lui fit instantanément venir l’eau à la bouche.
- Prendrez-vous un apéritif?
La jeune serveuse qui s’était approchée avait une jolie jupe de velours noir et Phil remarqua immédiatement qu’elle la portait très courte sur de sculpturales jambes de sportive, moulées dans de fins bas couleur chair. Il l’observa et fut instantanément émerveillé par son séduisant regard et ses yeux noirs qui souriaient de plaisir. Quelqu’un d’agréable à regarder! Cela lui donnerait certainement de l’appétit!
- Euh… Oui… Un « Glenlivet » !
Il aimait les whiskies racés, ceux qui envahissaient la bouche, qui flattaient le palais avec une petite pointe de tourbe, et accrochaient avec bonheur leurs arômes raffinés dans la gorge et au-delà. Les yeux fermés, il s’enivrait lentement de ces moments de grâce, d’enchantement et de bien-être. Il détestait profondément qu’on lui offrît une marque commune, comme celles qui se bousculaient dans les rayons des grandes surfaces. Il n’aimait pas les « quarante degrés »! Il commençait à apprécier à partir de « quarante-trois »!
- De la glace?…
- Ah, non! Jamais!…
Un amateur de whisky ne prenait jamais de glace. Et Phil était un véritable amateur de whisky.
Comment pouvait bien se passer la soirée à Pittsfield? Que faisait Liz? Et Camille? Phil se sentit coupable d’avoir délaissé sa petite famille pour la soirée. En général, il n’aimait pas cela. Mais cette fois-ci, curieusement, il éprouvait de l’inquiétude. Une sorte d’impression troublante, une préoccupation constante, un espèce de mal-être qui le prenait là, au niveau de l’estomac, et qui lui bloquait la respiration. Il était anxieux et n’arrivait pas à en définir la cause. Préoccupé. Il commençait à regretter d’être resté à Boston. Cet étrange goût d’amertume qui lui donnait mauvaise bouche était très caractéristique et rarement il le trompait. Bien qu’il ne crût pas en ce genre de sensation prémonitoire, Phil avait souvent noté que des craintes ainsi éprouvées s’étaient souvent transformées en faits dûment constatés par la suite. Alors! De là à conclure!… Ou à en déduire que…
De sa place stratégique, face à la porte d’entrée, il pouvait examiner les allées et venues des clients, des serveurs et de la propriétaire de l’établissement. Celle-ci jouait malicieusement son rôle de patronne, se faisant appeler « Madame » , manipulant exclusivement les bouteilles de vin ou d’apéritif, élaborant seule les factures de toutes les tables, accueillant ou raccompagnant chaque client vers la sortie… Un mot aimable pour les habitués. Le regard féroce et froid pour celui-là qui s’était autorisé à critiquer la cuisson de « son » tournedos. Les compliments et les remerciements appuyés pour cet autre qui avait fêté dignement son anniversaire avec une bouteille de Champagne à quatre-vingts dollars… Le ballet était incessant, et cette petite française, la soixantaine bien nourrie, semblait glisser, ou plutôt rouler des uns aux autres avec la grâce sereine et l’embonpoint rassurant qui faisaient la réputation de son restaurant. Elle parlait un américain bien solide, assuré et fidèle, avec cet accent dur et pesant des gens du nord, que les européens avaient en général tant de mal à prendre. Dans leurs écoles, il apprenaient un anglais épuré, typiquement londonien, un « shocking cheese » très classe, avec lequel ils pensaient pouvoir conquérir les States… Cette pensée fit sourire Phil.
- Autre chose, Monsieur?
- ….Euh, non! L’addition, s’il vous plaît!
La jeune femme, toujours aussi fraîche, tourna le dos à Phil et, avec un coup de hanches qui fit onduler la totalité postérieure de sa charmante personne, avança vers le bar où « Madame » lisait.
Il signa, sans regarder le détail, son reçu American Express, -un bon Américain bien élevé se comportait ainsi, surtout sous le nez d’une serveuse aussi ravissante-, salua comme il se devait la truculente patronne, la complimentant, l’assurant de recommander son établissement à ses amis, et grimpa les quelques marches qui le plongèrent subitement en pleine nuit dans la foule encore nombreuse de Newbury street. Il remonta le col de son imperméable et, après une hésitation, il prit à gauche, à la recherche d’une station de métro. Il avait décidé de rentrer. Cela ne servirait à rien de continuer à traîner dans la ville. Que d’ajouter de la fatigue à la fatigue. Interminablement. De plus, plus l’heure avancerait et plus les métros en direction de Boston College seraient difficiles à trouver.
De nouveau Arlington. Plus froid et plus désert.
Trente minutes d’espoirs déçus, de bruits de ferraille prometteurs, de silences lourds et ennuyeux. Ils étaient quatre à faire les cent pas sur le quai. Avec lui, un couple, qui ne cessait de s’enlacer dans de grandes embrassades bruyantes que multipliait avec perversité l’indiscret écho de béton creux, et un pauvre vieillard, engoncé dans un manteau de laine grise, trop ample et trop long pour lui, dans lequel il camouflait une abondante barbe sale et des petits yeux démoniaques. Il fixait les autres et énonçait des commentaires qui se perdaient à l’intérieur de son pardessus et revenaient en sourdes résonances par les plafonds voûtés des galeries crépusculaires. Phil avait fini par s’asseoir sur un de ces bancs carrelés de blanc, froids et rigides. Une telle attente détruisait tout le bienfait d’un excellent repas, toute la chaleur d’une douce soirée. Elle replongeait d’un coup l’être humain dans le drame de sa vie. Dans ses angoisses. Elle troublait définitivement la sérénité difficilement retrouvée. Irrémédiablement.
Ligne B: Boston College. Il avait fini par croire cela impossible. Les odeurs d’urine, des illusions. les rails à quelques mètres de lui, des mirages. Les bruits de roues, des chimères…
A cette heure, les places assises étaient plus fréquentes. Phil avait bien besoin de se reposer. Tous ces événements, toutes ces angoisses, non fondées espérait-il, l’avaient envahi d’une immense fatigue, le lassant, l’éreintant, l’exténuant. Il sentait le sommeil le gagner. Et ne rien pouvoir faire contre. Il se laissa aller contre la vitre, ouvrant les yeux à chaque arrêt dans un sursaut ahuri, de peur d’abandonner en route le seul lieu qui pût lui apporter le réconfort tant souhaité.
Copley.
Comment trouverait-il la force de se lever tout-à-l’heure, comment pourrait-il se traîner jusqu’à sa chambre, tirer la clé de sa poche, la mettre dans la bonne serrure, se déshabiller, régler son réveil?
Il se dit qu’il déciderait le moment venu. Que l’essentiel était de ne pas manquer son train. Celui de 8 h 02. Son train vers Camille et Liz. Mais qu’il fallait dormir avant. Avant de prendre le train. Avant, oui, mais après… Après être descendu du métro.
Auditorium.
Son calme fut troublé jusqu’à la station suivante. Une trentaine de personnes en tenues de soirée avaient quasiment rempli le wagon. Un gros homme au noeud papillon trop serré, suant et soufflant, s’était brusquement écroulé sur le siège à côté de lui, le bloquant provisoirement, mais brutalement, contre la ferraille glaciale. Quel cuistre! Il était là, vautré, anéanti par sa graisse dans un habit trop étriqué, les poignets jaunis et les chaussures sales, et tolérait que la jeune femme brune qui l’accompagnait restât debout dans l’allée, une main accrochée à la barre de sécurité fixée au-dessus d’elle, les pieds et les jambes empêtrés dans la longue et soyeuse robe rouge ridicule qui l’enveloppait. Phil en eut honte pour lui, et pour elle. Mais il n’y pouvait rien. D’abord, il lui était impossible de s’extraire de son coin et d’offrir sa place. De plus, il n’en avait pas la force. Ni vraiment l’intention, d’ailleurs. A l’observer avec un peu plus d’attention, la jeune femme lui parut bien moins charmante et bien moins jeune qu’à son arrivée!… Après tout, elle avait choisi son homme. Phil se dit que ce n’était pas de sa faute à lui, si elle vivait avec un mufle! Tous ces gens parlaient fort. A coup sûr, ils revenaient d’un concert du Boston Philharmonic Orchestra, et profitaient de ce lieu pour défouler des langues et des mâchoires qui avaient été contraintes à l’immobilité pendant deux ou trois heures.
Kennmore.
Ouf! Ce fut plus tranquille. Phil décida d’être plus vigilant. Il atteignait en effet Commonwealth avenue, et avec cet axe interminable, ce serait enfin, au carrefour de Mount Street, l’aboutissement de cette douloureuse épreuve. Mais, de nuit, il était beaucoup moins aisé d’apercevoir avec précision le nom des stations. Il fixa son regard sur les numéros des blocs. 812… 814… 816… C’était long. Trop long. Ses paupières enserraient peu à peu, implacablement, la lumière des vivants… Il fallait absolument rester conscient, ne pas manquer le 1650… A chaque ouverture des portes, son corps frémissait encore. Dans un effort surhumain, il releva la tête et tenta de percer les ténèbres qui le séparaient des nombres magiques…
1386… 1388… 1390…
Ne plus dormir… Tenir… Tenir jusque là…
1596… Il se leva, en somnambule éméché, et se dirigea d’un coup vers une des sorties. Il commença à dégringoler les marches, l’accordéon se détendit sèchement, et il fut aspiré brutalement à l’extérieur, au beau milieu de l’obscurité visqueuse du 1650 Commonwealth avenue…
CHAPITRE 4
South Station à 7 h 30, c’était comme un immense meeting électoral. Une foule très compacte piétinait en silence vers les sorties et vers le métro, entraînant inévitablement comme dans un flot d’écume quelques voyageurs égarés et distraits qui se débattaient courageusement pour aller en sens inverse. C’était là toute la difficulté: braver le courant pour gagner les quais, alors que la majorité des individus sortait des trains de banlieues et donc venait des quais. Phil prit une longue respiration et se jeta dans le troupeau, heurtant violemment les épaules d’êtres plus petits que lui, percutant les coudes des plus larges, bousculant les sacs des vieilles dames, le regard haut et lointain, sans dire un seul mot d’excuse, avec l’unique objectif d’avancer, d’avancer encore et de ne surtout pas s’arrêter. S’arrêter, c’eût été abandonner l’espoir d’attraper son train et risquer de faire à reculons tout le précieux chemin déjà parcouru.
8 h 00! Ouf! A bout de forces, Il s’écroula sur un siège de velours rouge, près d’une vitre poisseuse. Personne devant, personne derrière, personne à côté. Il aimait bien voyager en solitaire. Les voisins, ça obligeait à converser et la vie des autres, ce n’était pas toujours très intéressant. Il fallait faire semblant d’écouter, de comprendre, de compatir… Être aimable… Il se dit qu’il avait eu beaucoup de chance. Qu’à deux minutes près…
8 h 10! Le train était toujours en gare. Rien ne l’agaçait plus que ce genre de situation. Courir pour prendre un train qui ne partait même pas à l’heure! On ne pouvait décidément pas faire confiance aux chemins de fer américains… Sur le quai, tout avait l’air normal. Pas d’effervescence inhabituelle. Seule, une jeune femme brune, à l’air triste, agitait discrètement la main droite à l’attention d’un voyageur d’une autre voiture et semblait attendre le départ du convoi pour s’éloigner.
8 h 15! Ah, non! Alors, là, c’en était trop!
Phil eut un doute. Et s’il s’était trompé de train? Il se leva et marcha rapidement vers la portière. Celle-ci était encore ouverte. Il jeta un coup d’oeil à l’extérieur. Rien à droite. La jeune femme, et puis le vide absolu. Quel contraste avec la foule d’il y avait seulement un quart d’heure… A gauche, il aperçut un contrôleur, en grand conciliabule avec une vieille dame qui tenait difficilement debout sous le poids de deux gros sacs en cuir qu’elle portait en bandoulière. Phil hésita à aller lui demander des explications. En effet, si le train démarrait pendant ce temps? Il sauta sur le marchepied, agrippa la barre de sécurité d’une main, se pencha en avant et tenta d’attirer l’attention de l’homme par un geste large de l’autre main. Celui-ci le remarqua et laissa presque aussitôt sa cliente pour se précipiter vers Phil.
- …Oui… C’était pour quoi, Monsieur?
- Je suis bien dans le train de Pittsfield?
L’homme ouvrit un épais cahier de toile grise, et feuilleta à toute vitesse les nombreuses pages surchargées d’horaires.
- Voyons… Voyons… Pittsfield…. Oui… Voilà! Pittsfield! Vous arrivez à 11 h 27…
- Pourquoi sommes-nous toujours à quai?
Le contrôleur referma bruyamment son dossier.
- La tempête, cher Monsieur! Une terrible tempête, qui a fait tomber des grosses branches en travers de la voie juste avant Worcester… Nous devons attendre encore quelques minutes. D’un moment à l’autre nous aurons le feu vert pour partir. Mais ne vous inquiétez pas, toutes les gares sont averties de notre retard. N’avez-vous rien entendu cette nuit?
Phil le regarda hébété. Non! Il n’avait rien remarqué de pareil…
- Non!… Je ne savais pas… J’ai dormi…
- Ah! Quelle horrible chose! De nombreux accidents de voiture ont entravé la circulation et il y a eu des blessés, des morts même…
Le contrôleur avait plutôt l’air gêné dans son petit uniforme, ses gestes saccadés étaient courts, sa chemise craquait sur son ventre bien plein malgré l’heure matinale, et son nœud de cravate bâillait déjà comme à la fin d’une dure journée de labeur.
- La nature est ingrate avec les hommes qui travaillent…
- Mais les hommes sont aussi très féroces avec la nature, répliqua Phil en écologiste convaincu, ils la saccagent en permanence alors que c’est elle qui les nourrit…
L’homme resta interloqué, le dévisagea avec des yeux ronds et vides dans lesquels on sentait qu’il était arrivé au terme de son argumentation de lieux communs.
Phil renonça à poursuivre la conversation et se retint pour ne pas arborer un sourire méprisant.
Il remercia d’un petit geste de la tête. L’homme mit la main à sa casquette et reprit la direction de la locomotive.
Il regagna son siège. Il déplia le Boston Globe et prit connaissance, non sans un certain étonnement, des événements de la nuit. La tempête avait en effet fait rage. Des embarcations s’étaient perdues en mer et les vents, de force assez considérable, avaient frappé jusqu’aux portes de Pittsfield…
Le convoi s’ébranla besogneusement. Cahoteusement. 8 h 42. Quarante minutes de retard… Avec un peu de chance, le conducteur du train en rattraperait peut-être la moitié. Il en avait plus qu’assez. Il lui tardait désormais d’arriver chez lui. Il pensa à Camille et à Liz, et son coeur se serra. A chaque fois, c’était la même chose. Il se culpabilisait de les laisser seules. Il se disait que ce temps, loin d’elles, était à jamais perdu, évanoui, évaporé. Irrécupérable. Chaque heure, chaque minute, chaque seconde étaient importantes pour tout être humain. Ces jours passés à négocier, à tenter de survivre, à se vendre, avaient à jamais disparu de la vie commune. Des jours pendant lesquels Camille avait grandi sans lui. Des jours pendant lesquels Liz avait vieilli loin de lui. Il lui semblait qu’il avait manqué quelque chose, comme sauté un épisode de la vie…
Il s’assoupit. Il ne vit pas l’arrêt à Worcester. A 10 h 50 le contrôleur le secoua doucement. Il le distingua comme dans un brouillard et lui tendit machinalement son billet à composter. Ce furent les grincements sinistres des roues et les changements brutaux de rails qui le tirèrent de sa somnolence. On arrivait à Pittsfield. Le soleil illuminait les premières maisons. Quel changement par rapport à la pluie froide de Boston! Le train s’immobilisa dans la petite gare. Phil attendit que la jeune femme devant lui descendît. Il l’aida à déposer sa valise à quai et elle le remercia d’un merveilleux sourire qui le remplit d’allégresse. Il dévala les trois marches du wagon, rajusta son sac de voyage sur son épaule et consulta l’horloge: midi! Plus de trente minutes de retard… Liz devait être dans tous ses états. Parmi les nombreux voyageurs qui encombraient le quai, il ne vit pas Camille se faufiler jusqu’à lui. Elle se jeta brusquement dans ses bras et le bouscula à tel point qu’elle faillit bien le précipiter au sol.
Camille… Sa petite Camille… Il posa son sac et la souleva par les hanches.
- Ma chérie! Comment ça va?
Il enlaça sa fille qui le couvrit complètement de baisers.
- Camille! Laisse à ton père le temps de reprendre sa respiration…
Liz! Phil avait reconnu sa voix. Il repoussa tendrement la tête de sa fille sur son épaule gauche et aperçut sa femme. Éclatante dans son tailleur jaune, sa longue chevelure brune et ses jambes bronzées qu’elle savait admirablement mettre en valeur, il lui semblait découvrir un être nouveau, familier bien sûr, mais avec tant de charme et d’élégance, qu’il prit soudain conscience de l’extrême délicatesse avec laquelle s’harmonisaient les plus petits détails de son corps. Il se dit qu’il avait bien de la chance d’être aimé d’une femme aussi séduisante. Il lui suffisait de jeter un regard autour de lui, là, sur ce quai, d’entreprendre très rapidement quelques comparaisons, et il le fit, pour se convaincre de cette réalité. Il reposa Camille sur le sol et échangea avec Liz un long baiser langoureux et sensible, pendant lequel il ferma les yeux de bonheur. Ils sortirent de la gare. La petite main chaude de Camille s’était glissée discrètement dans la sienne, et Liz l’enserrait affectueusement par la taille.
Phil s’installa avec difficulté -- il était très fatigué -- dans la Dunhill rouge, à la place du passager. Elle étincelait de tous ses chromes au soleil de midi. Liz conduisait très prudemment, avec le souci presque maladif de respecter les limitations de vitesse et jusqu’aux moindres détails imposés par le code de la route. Cela énervait souvent Phil, mais à cet instant, il était trop las pour y investir sa conscience et son énergie. Camille se tenait sagement pelotonnée sur le siège arrière en compagnie de son Peter Rabbit tant désiré. Tendrement. Pendant le trajet, Il observa un moment sa femme du coin de l’oeil. Elle semblait détendue, parfaitement reposée et rayonnait. Tout allait bien, donc. Puis il laissa vagabonder son regard sur la verte campagne qui menait chez eux. Les dégâts de la tempête étaient là, bien visibles. Des branches cassées jonchaient les routes et les fossés, quelques tuiles brisées et des tas de feuilles mortes s’amoncelaient ici et là. Une eau grise et chargée de cailloux débordait largement des caniveaux et il paraissait presque impossible de se déplacer à pied sans souiller ses souliers. Les voitures, maculées de terre séchée devaient rouler lentement afin de ne pas éclabousser les piétons et les cyclistes. Phil avait remarqué que, curieusement, son véhicule était d’une propreté tout-à-fait étonnante, en comparaison des autres. Il découvrit néanmoins sous les talons cirés et frottés de sa femme, que le tapis de sol était imprimé d’auréoles de pas boueux, et gardait, accrochés à ses longs poils soyeux, quelques morceaux de feuilles de chêne.
Il eut un sursaut.
- Mais…, bégaya-t-il en direction de Liz, comment se fait-il que la voiture soit si propre? Tu n’as pas pu la rentrer sous le hangar puisque celui-ci est en travaux!… Elle devrait logiquement porter les traces de la tempête de cette nuit!…
Liz rougit. Après une seconde d’émotion évidente, qu’elle ne put pas complètement dissimuler, elle répondit en maîtrisant le plus calmement possible le timbre de sa voix, sans quitter la route des yeux.
- Oh oui!… C’est vrai!… Mais ce matin, je l’ai menée chez le garagiste pour la vidange et j’ai demandé, par la même occasion, un nettoyage complet de la carrosserie…
Il sourit. C’était imparable. L’explication lui convint. Il s’en contenterait. Oui, mais voilà… C’était son habitude… Il ne pouvait pas, même devant l’évidence la plus crue, la plus incontestable, indiscutable et éclatante de vérité, ne pas émettre un doute, si petit, si insignifiant qu’il fût. Au fond de lui-même, il resta donc perplexe. Il lui semblait bien avoir déjà fait procéder à une vidange assez récemment. D’ailleurs, ils avaient peu roulé dernièrement, et cela ne devait en rien justifier ce passage précipité au garage… Malgré de gros efforts, il ne put se souvenir, ni de la date de la précédente révision, ni du kilométrage auquel elle avait été effectuée. En général, il attendait que fussent parcourus environ cinq mille kilomètres, ou alors, événement exceptionnel dans leur petite vie bien réglée, il fallait qu’ils eussent voyagé en une seule fois sur une assez longue distance. Il était tout-à-fait convaincu que cela n’avait pas été le cas. Il vérifia subrepticement le compteur: 37 200 et quelques… L’angle d’orientation du tableau de bord ne lui permit pas, de sa place, d’apercevoir les dizaines et les unités.
Liz s’occupait rarement de ces basses tâches matérielles. Mais il pensa qu’elle avait voulu lui être agréable et lui éviter ainsi une corvée supplémentaire. Il décida de ne plus y penser.
Ils arrivèrent à « Gold River ». Lucie, l’employée de maison des Friedmann depuis deux générations, accueillit Phil d’un immense sourire et servit un merveilleux déjeuner que Liz avait fait livrer par un traiteur de Pittsfield. Au cours du repas, Phil questionna longuement Camille sur son séjour chez les Mackinster. Apparemment, elle en était revenue enchantée et envisageait d’inviter son amie pour le week-end suivant. Phil donna son accord, préférant de beaucoup que Camille reçût plutôt qu’elle fût reçue…
- Mais ce ne sera pas possible, interrompit Liz.
- Et pourquoi? questionna fiévreusement Camille, puisque papa est d’accord!
- Mais tout simplement parce que tes grands parents souhaitent te voir et ils t’attendent ce week-end-là, justement. J’ai déjà réservé nos billets. Je t’accompagnerai, bien sûr…
Et à destination de Phil:
- Je ferai l’aller et retour dans la journée du vendredi…
Phil haussa les épaules, désolé.
- Ce n’est pas grave, Camille. Laura, ce sera pour une autre fois… Et puis, c’est l’anniversaire de mamie… Je suis sûr que tu auras droit à ton gâteau au chocolat préféré…
Camille sourit. Elle aimait beaucoup ses grands parents, les parents de Phil, et se réjouit à l’idée d’aller passer trois jours chez eux à Ottawa.
Le déjeuner reprit et la discussion tourna autour des différents travaux que les Friedmann faisait effectuer dans leur propriété.
Puis, au dessert, Phil en profita pour poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée.
- Dites-moi, lança-t-il doucement en prenant très paternellement la main de Lucie qui desservait près de lui, qu’avez-vous fait de bon à dîner à ma pauvre Liz hier afin d’égayer sa triste soirée en solitaire?…
Lucie stoppa net son geste, jeta, dans l’espoir d’y trouver une réponse qui lui convînt, un regard inquiet à Liz, laquelle ne quittait pas son assiette des yeux, et tourna finalement la tête vers Phil, désolée et affichant un sourire gêné.
- Mais… Je n’ai pas fait à dîner, puisque Madame Liz m’avait donné ma soirée…
- …J’ai pensé qu’il n’était pas nécessaire que Lucie restât ici uniquement pour moi, enchaîna Liz avant même que son mari eût pu ouvrir la bouche.
Il plissa son front, demeura quelques instants interloqué, puis hocha la tête en signe d’approbation.
- Mais, tu as parfaitement bien fait, ma chérie, commenta-t-il seulement, un indicible rictus au coin des lèvres.
Il se dit que décidément, il se passait beaucoup de choses en son absence: on envoyait Camille dîner et dormir chez une amie, on donnait sa soirée à l’employée de maison, on menait sa propre voiture au garage… Et tout cela, sans son avis… Sans son embarrassant point de vue… En se passant de ses recommandations éventuelles…
Pendant l’après-midi, chacun vaqua à ses occupations. Liz s’installa au salon pour des travaux de couture. Camille monta dans sa chambre pour y terminer ses devoirs. Phil s’enferma comme à son habitude dans son bureau pour y faire ses comptes qu’il recalculait au moins trois à quatre fois par jour. Il lança sur sa platine le disque compact du Concerto pour violon de Beethoven, dans la version, majeure à son avis, de Sir Yehudi Menuhin et du New Philharmonia Orchestra dirigé par Otto Klemperer, l’idéal pour rêver à ses succès futurs et éventuellement, prolonger de quelques lignes l’un de ses trois romans en cours. Il ne savait pas encore lequel aurait ses faveurs… L’inspiration lui manquait. Terriblement. Cependant, très certainement, Beethoven allait y remédier… Mais avant, il tint à vérifier une petite chose. Il ouvrit le classeur dans lequel il rangeait une fois par mois toutes ses factures payées, et en sortit le dossier réservé à sa voiture. La dernière vidange avait été faite à 34 024 kilomètres, un mois auparavant. Il n’était donc pas urgent que Liz en entreprît déjà une autre. Cela aurait pu attendre et différer ainsi ces frais inutiles.
Il haussa les épaules et s’apprêta à remettre le dossier à sa place. Puis, envahi d’un doute soudain, il reprit la dernière facture du garagiste. Son attention se porta à la fois sur la date et sur le kilométrage. Il sursauta.
- Ce n’est pas possible!…, se dit-il, ébranlé.
Il attrapa un crayon et un morceau de papier. Il aligna fébrilement une série de nombres et calcula. Il calcula de nouveau. Contrôla son résultat. Vérifia encore. Le total était toujours le même. Invariablement.
Il n’était pas vraisemblable que cette voiture eût parcouru plus de 1500 à 2000 kilomètres depuis la dernière vidange. Et là, on approchait d’un surplus de 1500 kilomètres!… Ils étaient peu sortis en un mois et pendant les week-ends ils étaient restés à la maison pour y effectuer quelques travaux d’aménagement. Liz lui faisait toujours savoir quand et pour combien de temps elle prenait la voiture. Elle lui indiquait précisément l’endroit où elle se rendait et il n’avait jamais eu à lui faire de reproche à ce sujet.
Alors qu’avait-il pu se passer? Une erreur du garagiste en relevant son compteur lors de la dernière vidange? Oui, Phil s’en convainquit, cela devait être la réponse à ses questions.